Sur son sofa, en dessous d’un tableau
représentant une scène de la vie anglaise au XVIIIe siècle,
Samir Khafagui lit les journaux du jour, cigare à la main. Agé,
élégant et suffisamment sérieux, c’est l’homme qui s’est attelé,
pendant 50 ans de carrière, à faire rire le public à travers sa
compagnie de théâtre privé Al-Fannanine Al-Mottaheddine (Les
Artistes unis) … Ce n’est guère paradoxal. Dramaturge et
producteur, il croit dur comme fer que la comédie est à même
d’interpeller l’audience, en divertissant. Sur un ton posé, il
confie : « Le théâtre égyptien a été envahi par des personnes
bizarres qui n’ont rien à faire avec la production artistique ou
théâtrale. Elles ne cherchaient pas à faire de l’art, mais à
faire fortune. Le public n’est cependant pas crédule. On gagne
quand on présente au public un bon spectacle et non le contraire
». Avec des phrases concises, Khafagui résume la situation du
théâtre privé en Egypte, quelque peu détériorée. Après un moment
de silence, il reprend : « Ces derniers temps, les compagnies de
théâtre d’Etat ont fait preuve d’une certaine activité. Au
niveau de la production et du financement, le Théâtre d’Etat
dépense de l’argent pour monter des spectacles réussis. Or, ce
n’est plus le cas du théâtre privé. Et cela est dû aux coûts
élevés que nécessite la production et à l’incompétence ou
l’ignorance de ceux qui y travaillent ». Et d’ajouter : «
Aujourd’hui, les conditions du travail sont de plus en plus
difficiles. Le billet est très cher pour les petites gens. C’est
une grave erreur, mais on n’y peut rien. Louer un théâtre coûte
très cher, les publicités aussi. Il est difficile d’arriver à
l’équilibre financier ». Une situation que Khafagui déplore tout
en s’interrogeant sur la solution. Il rallume son cigare, en
tire une longue bouffée et se rappelle l’époque où sa compagnie
privée venait d’être lancée, dans les années 1960. Les billets
ne coûtaient que 50 piastres, la foule se précipitait aux
guichets pour applaudir des stars telles Fouad Al-Mohandess,
Chéwikar et Amin Al-Héneidi. La compagnie a permis aussi la
découverte d’autres jeunes talents comme Saïd Saleh ou Adel
Imam. Le directeur était un vrai dénicheur de talents. Dès
l’apparition d’Imam sur scène, Khafagui avait vu en lui une
grande star …
Une forte concurrence régnait entre les
théâtres d’Etat et ceux d’Al-Rihani et d’Ismaïl Yassine. De
plus, sous Nasser, tout était nationalisé : l’art, le cinéma et
le théâtre compris. Les compagnies de Théâtre d’Etat et celles
de la Télévision vivaient leur âge d’or. Cela est, Samir
Khafagui passait pour un aventurier un peu fou en lançant Al-Fannanine
Al-Mottaheddine, en juillet 1966. Il a d’ailleurs choisi ce nom
d’après la compagnie théâtrale de Charlie Chaplin United
Artists. « C’était de bon augure ».
Le producteur a débuté avec la pièce Ana wa
howa wa somouwoh (Moi, lui et Son Altesse), jouée par Fouad Al-Mohandess
et Chéwikar et mise en scène par Abdel-Moneim Madbouli. « J’ai
fait un gain de 200 L.E. avec cette première pièce ». Les
souvenirs se bousculent dans la tête de Khafagui avec les petits
détails. Il raconte avec précision : « Avant Al-Mottaheddine,
Madbouli, moi et d’autres artistes étions embauchés au théâtre
de la Télévision au début des années 1960. Nous étions attirés
par les grands salaires ».
Les pièces montées par Madbouli, au fur et à
mesure, connurent un grand succès. Khafagui poursuit : « Un
jour, Madbouli, en tant que metteur en scène, s’est disputé avec
les dirigeants du théâtre de la Télévision. Il fut donc renvoyé.
Mais ses pièces qui étaient en cours de représentation
exigeaient sa présence dans les théâtres pour suivre son travail
comme metteur en scène, alors que moi, le dramaturge, j’ai perdu
définitivement mon travail. Je ne pouvais travailler dans aucun
théâtre, puisque tous dépendaient de l’Etat. Tout faisait partie
du Théâtre de l’Etat ». Une raison pour laquelle Khafagui a
persisté dans sa volonté de fonder sa propre compagnie de
théâtre.
« Au départ, j’avais un grand problème ;
comment convaincre les dramaturges et les metteurs en scène de
travailler dans ma compagnie ? On les aurait, tout de suite,
classifiés comme des opposants au régime ». Khafagui a donc dû à
la fois écrire les pièces et s’occuper de la gestion et de la
production. Il raconte : « La première de Moi, lui et Son
Altesse fut donnée au théâtre de Port-Saïd à l’occasion de la
fête nationale du gouvernorat. Suite à la représentation, Al-Mohandess
demandait aux gens leur avis sur le spectacle. Beaucoup ont
répondu que la pièce n’était pas à la hauteur des spectacles
qu’on présentait au théâtre de la Télévision. Fouad s’est donc
excusé, mais ne voulait pas continuer à jouer. J’ai donc dû
réécrire la pièce et convaincre Fouad de rester pour jouer. Deux
semaines de travail intensif ont suffi pour tout régler. Le 7
juillet à Alexandrie, au théâtre Kouta, la pièce fut une grande
surprise pour le public ».
Après ce succès, l’Etat a voulu nationaliser
la nouvelle compagnie, mais la guerre de 1967 plongea l’idée
dans l’oubli. Pendant plus de quarante ans, la compagnie a
marqué le théâtre égyptien par ses spectacles comiques qui
attiraient de plus en plus de monde, surtout grâce aux talents
d’écriture de Samir Khafagui et Bahgat Qamar. Ils constituaient
un duo de génie, maniant subtilement les clés de l’art comique.
Entre eux, il y avait une sorte d’entente mystérieuse.
Après un nouveau silence pendant lequel il
rallume son cigare éteint. Khafagui continue : « Une pièce
comique est très difficile à écrire. Elle doit être basée sur
des situations légères et comiques. Qamar et moi discutons
beaucoup. Chacun avait son point de vue, mais c’est à travers
ces échanges de points de vue qu’on a pu créer les situations
comiques de chaque pièce ». Khafagui n’était pas ce genre de
créateur indépendant qui se veut propriétaire unique de son
œuvre. « La pièce appartient à tous, à moi, à Qamar et aux
membres de la compagnie ». Ce sont les mots d’un homme qui aime
le théâtre et qui adore être en coulisses, s’occupant des
questions financières, des costumes, du décor, etc.
« Je n’ai jamais fait un budget prévisionnel
pour une pièce de théâtre. Je ne m’intéresse pas aux habits
d’une héroïne, qui joue le rôle d’une reine ; parce que je sais
que la star peut bien s’en occuper elle-même. Mais les suivantes,
la cour royale, c’est moi qui m’en charge … C’est de cette
manière qu’on crée une scène riche », estime-t-il.
Ce fut toujours sa méthode de travail, même
avant Al-Mottaheddine. Encore jeune étudiant à la faculté de
droit, le jeune Khafagui fonda une troupe de théâtre avec son
ami, le comédien Fouad Al-Mohandess. Les deux jeunes
reproduisaient sur les planches universitaires les pièces de
Naguib Al-Rihani. « Enfant, mon grand plaisir était de suivre
ses spectacles et ceux de Badie Khaïri. Au départ, je
fréquentais leur théâtre avec mes parents, puis je me suis
intéressé à suivre de près les répétitions. Mais j’ai dû aller à
l’université pour plaire à mes parents, assez conservateurs ».
Et d’ajouter : « Je voyais dans le droit quelques similitudes
avec le théâtre au niveau des séances de tribunal et des
plaidoiries des avocats ».
Pour concrétiser leurs rêves de théâtre,
Khafagui et Al-Mohandess payaient de leur poche les frais
nécessaires à leurs spectacles.
Ensuite, dans les années 1950, les deux amis
sont devenus des stars de la radio avec le célèbre programme Saa
li qalbak (Une heure pour ton cœur). A travers cette émission,
Al-Mohandess, Madbouli, Chéwikar et Khafagui inventaient leurs
sketchs comiques. « Ecrire pour la radio m’a beaucoup aidé dans
l’écriture théâtrale. On oublie complètement le côté visuel et
l’on cherche à stimuler l’imagination de l’auditeur à travers
l’écriture et l’intonation des acteurs ».
Khafagui a ensuite voulu profiter de la
réussite du programme radiophonique pour fonder une troupe
théâtrale, laquelle présentait des sketchs avec Nabila Al-Sayed,
Abou-Lamaa, Amin Al-Héneidi et bien d’autres encore.
L’expérience du jeune homme était limitée, mais qu’importe ; il
lui suffisait de diriger la compagnie et de produire des
spectacles. Un jour, un commissionnaire a proposé à la compagnie
d’aller présenter ses sketchs à la station balnéaire Ras
Al-Barr. « J’ai demandé d’obtenir des cachets relativement
élevés et de pouvoir loger dans un grand hôtel. Il a tout
accepté sans même discuter. A Ras Al-Barr, il a complètement
disparu, et l’hôtel nous a mis à la porte. J’ai donc loué un
bateau pour dormir et trouver un peu de repos. Après le succès
de nos sketchs, nous avons tout de même été payés par la
municipalité ». L’histoire ne s’arrête évidemment pas là,
Khafagui étant toujours guidé par sa passion du théâtre. «
Quelques jours après, c’était la fête du Baïram. J’ai demandé au
propriétaire du théâtre de continuer à programmer nos sketchs,
mais il a refusé. C’est donc dans le bar d’un hôtel que j’ai
créé ma scène. Les acteurs et moi étions à la fois placeurs,
vendeurs de billets et acteurs. Le spectacle a eu beaucoup de
succès et même le chanteur Mohamad Abdel-Wahab et le journaliste
Mohamad Al-Tabéï sont venus nous voir sur scène », raconte-t-il.
Tout est possible quand on veut créer un
spectacle et faire monter les acteurs sur scène. Khafagui est
cet homme simplement passionné de théâtre auquel il a tout donné,
tout sacrifié, y compris sa vie privée et familiale, même s’il
ne l’admet pas. « Je ne sais pas, soudainement je me suis trouvé
trop âgé pour me marier … Je ne sais pas comment ». L’homme ne
semble pas du tout amer. De toute façon, il est bien entouré par
des gens qui reconnaissent en lui un vrai vétéran de l’art. Un
patriarche, loin des commérages artistiques.
May Sélim