Elle
n’a jamais pensé être un jour une femme d’affaires. Ses
ressources étaient minimes. Un revenu qui ne dépasse pas les 79
L.E. Veuve de 45 ans et mère de six enfants, sa responsabilité
était énorme. « Cette somme ne suffisait même pas à acheter des
galettes de pain à une famille de 7 personnes. La solution la
plus évidente à mes yeux était donc celle de sortir mes enfants
de l’école et de les faire travailler », confie Camélia Ali,
villageoise d’Al-Nassériya, au Fayoum. Sans qualification aucune,
n’étant en fait qu’une simple villageoise, elle avait peu de
chances de s’en sortir. « On me disait que j’étais vraiment
douée dans l’élevage des bœufs », poursuit Camélia.
De son entourage, tout aussi pauvre, elle
apprend qu’une grande mosquée du Caire offre des crédits sans
intérêts. Elle tente donc sa chance comme beaucoup de femmes de
son village. Et là, à sa surprise, elle trouve une équipe
d’experts qui étudient son cas et qui lui proposent divers
projets appropriés à ses conditions.
« On tient à ce que les personnes les plus
démunies obtiennent ces sommes comme un prêt à rembourser. Le
fait de devoir rembourser ce prêt les incite à tout faire pour
réussir leurs projets », explique Mohamad Adel, président de la
commission de l’aumône dans une grande mosquée du Caire. Camélia
décide donc d’acheter un bœuf. Elle suit des stages de formation
avec des vétérinaires à travers la mosquée pour pouvoir bien
gérer son projet. Elle suit également d’autres stages avec des
investisseurs et des hommes d’affaires bénévoles qui offrent
leur expérience à cette villageoise analphabète.
Trois ans plus tard, la situation de cette
paysanne est loin d’être la même. Son petit foyer se transforme
en une véritable usine. Les modestes pièces font fonction
d’ateliers de production de fromage, de beurre et de lait
qu’elle revend. Quant à son étable, elle comprend une dizaine de
bovins. Et elle réussit à rembourser sa dette en trois ans.
En plus, elle arrive à donner, selon les
conditions de la mosquée, une aumône calculée sur ses gains.
Elle fait le tour des foyers des veuves de son village pour
offrir les litres de lait gratuitement aux familles qui en ont
le plus besoin.
Pour remplacer l’Etat
Des milliers de femmes comme Camélia
bénéficient aujourd’hui des services offerts par ces mosquées.
Il suffit de citer l’exemple de la mosquée Moustapha Mahmoud
pour se rendre compte de l’importance des services offerts par
un grand nombre de mosquées aux plus démunis, voire à la classe
moyenne. Selon une étude effectuée par une équipe de sociologues,
environ 4 500 orphelins reçoivent des assistances mensuelles de
la part de cette mosquée. Le nombre de malades couverts par
l’association Moustapha Mahmoud a atteint environ les 1 156 par
mois, incluant les maladies coûteuses (insuffisance rénale,
tumeurs, maladie thoracique et cardiaque, et les maladies de
foie).
Selon Hachim Mohamad, un des responsables
dans cette association, l’hôpital reçoit plus de 1 000 cas par
jour alors que le laboratoire et la clinique accueillent chacun
environ 500 malades par jour qui bénéficient gratuitement de
tous les services, médicaments inclus. Parfois même, ils ont
accès à certains produits nécessaires comme les lunettes.
D’ailleurs, plus de 500 étudiants démunis reçoivent, à leur
tour, des assistances mensuelles de l’association, pour
continuer leurs études.
En effet, d’après l’économiste Samer Soliman,
durant les 30 dernières années, l’Egypte témoigne d’une
renaissance religieuse. Les institutions religieuses cherchent
de plus en plus à jouer un nouveau rôle social. Ce phénomène a
débuté avec la politique de l’Infitah (l’ouverture économique du
président Sadate), lorsque l’Etat a abandonné sa responsabilité
envers le citoyen dans certains secteurs comme celui de l’emploi
par exemple. Résultat : les institutions religieuses se sont
donné un nouveau rôle, celui d’offrir des services. La mosquée
Moustapha Mahmoud a été la première à avoir appliqué cette
nouvelle tendance à la fin des années 1970, d’autant plus que le
taux de chômage avait grimpé et de plus en plus de personnes se
trouvaient en dessous du seuil de pauvreté.
Pourtant, Dr Ahmad Adel Noureddine, vice-PDG
d’une association et conseiller de la commission sociale dans
une de ces associations religieuses, assure que le fait que la
mosquée se transforme en une institution caritative n’est pas
une chose nouvelle et remonte à l’époque du prophète. La mosquée
a toujours été le cœur de la nation et c’était là-bas que les
décisions importantes étaient prises. « Pourquoi donc avoir des
soupçons quant aux intentions de ces associations, alors que la
solidarité sociale a toujours été un trait caractéristique de
l’islam ? », s’interroge-t-il.
L’ombre du doute
Ces associations reliées à des mosquées
présentent toutes sortes de services pour des sommes abordables.
Elles ont en fait au fil du temps relayé le service public en
pleine déliquescence et quasi absent. Ainsi, Karima, 20 ans,
femme de ménage, fréquente une petite mosquée de son quartier
pour pouvoir avoir accès à un service sanitaire qui ne dépasse
pas les 5 L.E. Héba, professeur à l’université, envoie ses
enfants dans une mosquée qui a ouvert un club d’été pour la
modique somme de 80 L.E. par mois. Siham, femme d’un
fonctionnaire, avoue que ses enfants prennent des cours
particuliers à la mosquée parce que les prix sont accessibles.
De plus, certaines mosquées ont des activités caritatives
énormes dans les régions lointaines ou négligées par l’Etat
comme cette association qui creuse des puits dans une des oasis
de Bahariya.
Dans les villages, les provinces et les
bourgs, la présence de ces institutions s’observe de plus en
plus. Des mosquées envoient même des caravanes de bénévoles chez
les plus démunis qui n’ont même pas le luxe d’habiter à
proximité d’une de ces mosquées.
D’après Soliman, il existe des tentatives de
lier les intérêts des gens par la mosquée.
La mosquée sert aujourd’hui d’école d’été
pour les enfants.
Dans les pays scandinaves, l’individu est
couvert par plusieurs sortes d’assurances et de sécurité
sociales. Cela veut dire que la répartition du revenu national a
lieu à travers l’Etat. En Egypte, il existe un déséquilibre
socio-économique. Une population à la fois énorme et galopante,
des ressources fixes et non renouvelées (Canal de Suez, pétrole,
etc.) et un système fiscal qui ne s’applique presque que sur
ceux qui ont des revenus fixes, alors que d’autres catégories
enregistrent un taux élevé de fraude fiscale. Ceci a donné
naissance à divers aspects de solidarité (zakat, pourboire,
aumône) qui ont remplacé à leur tour le système d’assurance
sociale de l’Etat.
Iqbal Al-Sébaï, journaliste qui a beaucoup
travaillé sur ces associations religieuses, comme beaucoup
d’autres, est plus sceptique. Elle estime que ce nouveau rôle
n’est qu’une tentative de la part de certains groupes politiques
islamiques pour pénétrer dans les mosquées. Et on accuse souvent
ce genre de service de n’être qu’un outil dans le jeu électoral.
Autrement dit, pour gagner des voix dans les élections et passer
par la suite au Parlement et dans les syndicats. Al-Sébaï, quant
à elle, constate que quelques-unes des dernières manifestations
sont sorties des mosquées (à Talkha et à Tanta). De plus,
beaucoup de ces personnes ont essayé d’implanter des zawiyas
(petites mosquées) sous les maisons pour proliférer des idées
d’une idéologie rigoriste.
« Le complot ne doit pas toujours être le
motif de toute œuvre qui prend une couleur religieuse. De plus,
les églises à leur tour présentent ce genre de services
caritatifs sans que ces dernières soient accusées de diffuser
des idées fanatiques. Notre société est connue par sa solidarité.
Il faut apprécier le rôle de ces associations. Faut-il qu’elles
laissent les gens mourir de faim ? », s’interroge Soha Sami,
chercheuse sociale. Soliman assure que cde cesinstitutions
religieuses auraient peut-être des objectifs nobles. Pourtant,
la répartition du revenu national doit avoir lieu à travers
l’Etat plutôt qu’à travers les individus. Car cela porte
atteinte à la dignité des citoyens, puisque le service n’est
plus un droit mais un don.
« Comment accuser les mosquées d’être
aujourd’hui des nids de terrorisme pour la simple raison
qu’elles présentent un service, alors que les mosquées sont
presque toutes nationalisées. Le ministère des Waqfs surveille
même le discours du vendredi. Les camps pour la jeunesse sont
absolument défendus. Et alors qu’il existe des pressions
externes et internes pour donner plus de liberté aux églises, on
essaie à tout prix de réduire le rôle des mosquées », s’indigne
Mohamad Abdel-Qoddous, membre du Syndicat des journalistes et de
tendance islamique.
Loin de ce débat sur les dérives du rôle
social des mosquées, celui-ci ne cesse de gagner du terrain et
devient pour certains non seulement une simple aide, mais une
nécessité pour survivre à une crise économique sans issue.
Dina Darwich