Les opérations militaires menées par Tsahal à
Gaza et au Liban coïncident avec l’émergence d’une nouvelle
perception israélienne du conflit israélo-arabe. Les débats au
sein du Conseil de sécurité de l’Onu sur les deux opérations ont
fourni une occasion à la diplomatie israélienne de faire valoir
cette perception. Selon celle-ci, Israël n’est plus une «
puissance occupante » à Gaza et au Liban et la véritable force
d’occupation est le « terrorisme ». D’après le représentant
israélien au Conseil de sécurité, la région a vu la naissance
d’un « nouvel axe de la terreur, un club sélect dont le prix
d’entrée est le sang des innocents ». Selon cette présentation,
« le Hezbollah n’est que le doigt de la gâchette avec le Hamas
». Les deux piliers de cet axe sont l’Iran « qui nie
l’holocauste en préparant le prochain. En plus, les missiles
lancés contre Israël étaient iraniens et financés par le pays
même qui clame ses droits à l’arme nucléaire ». Quant à la Syrie,
elle est présentée comme le « protecteur reconnu d’organisations
terroristes. Pour elle, le Liban est le sud de la Syrie ». Cette
nouvelle façon de présenter le conflit israélo-arabe implique
plusieurs risques.
Tout d’abord, elle est en harmonie avec les
orientations qui ont dominé la scène internationale depuis la
disparition du danger « communiste ». Désormais, le « terrorisme
» occupe une place équivalente sinon plus importante que celle
réservée jadis au bloc communiste. Si ce dernier avait des
frontières géographiques connues, le nouveau danger est
omniprésent. Toutefois, des organisations, des formations et
même des Etats ont été pointés du doigt comme faisant partie du
camp opposé. Par ailleurs, le terme « axe de terreur » venait
faire l’écho à celui de l’axe « du mal » employé par les
Etats-Unis depuis 2002 pour refléter une notion élastique de
leur sécurité nationale. Vu sous cet angle, la nouvelle
perception reflète une capacité considérable d’adaptation de la
part de l’Etat hébreu afin d’atteindre ses objectifs
stratégiques planifiés depuis une longue date.
Ensuite, cette nouvelle version représente
une tentative visant à vider le conflit de son contenu, à savoir
un conflit autour de « territoires » arabes occupés par la force
et en dépit des maintes résolutions adoptées par l’Onu qui ont
désigné Israël en tant que « puissance occupante ». Or, la
nouvelle perception ne ferme-t-elle pas les yeux sur les « faits
historiques » au profit d’autres qui ne sont que le résultat de
l’absence d’« un règlement permanent » ?
En outre, cette vision comporte en son sein
les possibilités de semer, voire même d’accentuer, la division
au sein du monde arabe. En réalité, l’approche israélienne
vis-à-vis du Hamas (dans les territoires palestiniens) et du
Hezbollah (au Liban) va dans le sens de leur faire porter, de
par leurs tendances politiques affichées et actions militaires
récentes, les responsabilités de souffrances endurées par les
peuples palestinien et libanais. Ce faisant, l’Etat hébreu
semblerait vouloir jouer sur les dissensions interpalestiniennes
ressenties depuis la victoire du Hamas aux élections
législatives de janvier 2006. De même, il tendrait à exploiter
les divisions sur la scène politique libanaise ayant pour sujet
principal « les armes de la résistance », c’est-à-dire celles du
Hezbollah.
Enfin, en incluant l’Iran dans la nouvelle
formule, on a l’impression qu’il existe une volonté de faire
remplacer l’aspect « arabe » par celui du « Proche-Orient ». Non
seulement une telle approche permettrait d’imposer d’autres
dossiers, tel que le nucléaire iranien, mais elle permettrait
également de minimiser l’importance de la position collective
arabe, étant donné que le conflit engloberait dorénavant le
conflit iranien. Ainsi, Israël aurait la possibilité d’exploiter
les tensions existantes entre certains régimes arabes et l’Iran
tout en profitant d’une nouvelle légitimité grâce à la thèse
selon laquelle il vit dans un environnent hostile, ce qui lui
confère le droit absolu de se défendre.
Au vu de la position arabe qui s’apprête à
demander au Conseil de sécurité de l’Onu d’assumer ses
responsabilités pour mettre fin au conflit dans tous ces
aspects, il est primordial que l’on prenne pleinement en
considération cette nouvelle perception afin de se préparer à
l’affronter et mettre en place les mécanismes adéquats
susceptibles de la bloquer. Même si le climat international
semble peu favorable à la démarche arabe.