Vivre
en toute quiétude est devenu impossible pour les Libanais
résidant en Egypte. Chaque jour qui passe porte ses mauvaises
nouvelles. Celle du décès d’un parent, d’un effondrement
d’immeuble ou de bombardement d’une institution vitale. Les
Libanais, tendus, stressés, ont la peur au ventre depuis le 12
juillet. « C’est vraiment effrayant. Cette opération est bien
plus violente en comparaison à celle de 1982. Encore une fois,
Israël a bien l’intention de détruire le Liban et d’exterminer
les Libanais. Olmert répète ce que Sharon avait fait à l’époque
», commente Maya, une Libanaise mariée à un Egyptien, les larmes
aux yeux et serrant son petit contre elle comme pour le protéger.
En fait, le bombardement des infrastructures civiles telles que
les routes, les ponts, les usines, l’aéroport, les ponts ou les
dépôts de carburants, a provoqué des centaines de morts et de
blessés et a déplacé 500 000 personnes. Maya se remémore
l’époque de la guerre du Liban où elle devait se réfugier avec
ses parents dans des abris pour échapper aux bombardements. «
Rien qu’à l’idée de savoir que mes parents sont en train de
revivre ce cauchemar me glace de terreur », dit-elle, les yeux
rougis par les larmes, fixés sur le portrait de Hariri, son
idole, accroché au-dessus du canapé sur lequel elle est assise.
Pendue
à son téléphone portable, elle tente de joindre ses parents à
Beyrouth, mais en vain. Les lignes sont toujours occupées. Maya
décide alors d’envoyer un SMS. Mais cela ne la rassure pas pour
autant, elle a besoin d’entendre la voix de sa mère au bout du
fil. « J’angoisse lorsque je ne reçois rien. Moi, qui d’habitude
restais des heures sur Internet à chater avec ma famille au
Liban, me voilà privée de le faire, car le courant a été coupé
là-bas ». Même le téléphone ne suffit plus, la ligne se coupe
souvent avant même d’avoir terminé de leur parler. Un appel de
deux minutes peut transformer la vie de Maya en calvaire. « Il
suffit que ma sœur me dise qu’elle a eu le courage de descendre
dans ce bombardement pour acheter du pain ou du lait pour les
enfants et qu’elle est retournée bredouille », pleure Maya qui
dit n’avoir aucune envie de manger ou boire dans la journée.
Elle s’insurge contre les bombardements visant les centres de
télécommunications, « ces raids israéliens constituent une
tentative flagrante de faire taire la vérité et cacher les
images des massacres quotidiens de la population libanaise ».
Depuis le déclenchement des événements, Maya
n’ose plus quitter la maison de crainte de recevoir un appel de
la part de ses parents. Les yeux rivés sur la télévision, elle
ne cesse de zapper entre la chaîne Al-Jazeera et Al-Manar pour
suivre les dernières nouvelles de son pays. Dès que l’image de
Beyrouth apparaît sur l’écran, son cœur se serre. Elle se presse
pour s’approcher de la télé, essayant de reconnaître le lieu où
il y a eu un bombardement et quand il y a des morts ou des
blessés, elle écarquille les yeux, effrayée de reconnaître un de
ses proches.
La vie complètement chamboulée
Comme
Maya, la vie de milliers de familles libanaises résidant en
Egypte a été complètement chamboulée. Imane, enceinte, était sur
le point de recevoir ses parents qui devaient assister à son
accouchement. Mais, lorsque l’aéroport a été bombardé, sa
famille a préféré rester sur place. L’idée de quitter leur pays
à un moment pareil était inacceptable pour eux. « Comment oser
quitter notre pays à un moment aussi critique ? Et si tout le
monde décide de fuir, qui va défendre notre patrie ? Il ne faut
pas agir comme des lâches », lui déclarent-ils au téléphone.
Aujourd’hui, la famille d’Imane, composée d’une quarantaine de
personnes, s’est rassemblée dans une maison familiale en haut de
la montagne à Broummana. « Le fait de savoir qu’ils sont tous
ensemble me rassure. Mais, en même temps m’effraie. Je risque
aussi de les perdre tous en même temps », ajoute Imane, tout en
espérant persuader ses parents de venir. « Je ne sais pas
comment ils vivent cet état de siège. Toutes les épiceries,
boucheries et boulangeries sont fermées. Leur stock de
ravitaillement est en train de s’épuiser. La situation s’aggrave
de jour en jour. Les produits alimentaires ont triplé de prix.
Les gens ne peuvent plus circuler en voitures étant donné que
plusieurs stations de la capitale n’ont plus d’essence et les
habitants n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins les plus
élémentaires », raconte Imane qui se fait beaucoup de soucis
pour les siens. Elle a même pris l’initiative de leur envoyer de
l’argent par l’intermédiaire de la banque Union Western pour
leur venir en aide. Mais, une autre déception l’attend :
beaucoup de banques ont fermé leurs portes là-bas.
Si Imane souhaiterait que ses parents
changent d’avis, ceux de son amie Zeina ont décidé de fuir le
Liban meurtri et ont pris le risque de prendre la route. Cela
fait deux jours que Zeina est sur des charbons ardents, au point
où elle n’arrive plus à trouver le sommeil. Elle sait
pertinemment que la route est semée d’embûches. Elle s’est
effondrée en apprenant qu’un autocar a été la cible d’un tir
israélien, provoquant la mort d’une vingtaine de passagers.
D’autres sont arrivés sains et saufs. Le cœur
gros, madame Dounia, originaire de Beyrouth, explique : « Nos
enfants ne se sont jamais retrouvés dans une zone de guerre. Ils
ont été terrorisés par les raids israéliens. C’est pourquoi nous
avons décidé de quitter le pays. Mais nous avons laissé derrière
nous notre mère malade qui ne pouvait supporter ce voyage. Je ne
sais pas si nous la retrouverons vivante », dit-elle en
sanglotant, tout en montant dans un taxi privé. Et d’ajouter : «
Ce voyage nous a coûté les yeux de la tête. De Beyrouth, nous
avons pris d’abord un taxi qui nous a coûté 400 dollars pour
nous rendre en Syrie. Nous sommes très tristes pour ce qui
arrive au Liban. C’est comme si nous étions poursuivis par la
malédiction ».
Dounia, Imane, Zeina et Maya partagent ce
même sentiment de haine envers Israël et souhaitent que les tirs
d’obus du Hezbollah se poursuivent. Une vengeance qui calme un
peu la colère de tous les Libanais qui se retrouvent les mains
liées face à un pays trop bien armé et soutenu par les
Etats-Unis. « Nasrallah a rehaussé la tête des Libanais dans le
monde entier. C’est devenu le zaïm (héros), le seul à avoir osé
défier et terroriser Israël. Ces tirs vers Haïfa changent la
donne », explique Mohamad Charqawi, directeur d’une agence
aérienne de Middle East en Egypte. Ce dernier souhaite la
victoire du Hezbollah, même si cela va le ruiner. « 2 millions
et 200 mille touristes ont annulé leurs voyages vers le Moyen-Orient.
C’est la ruine pour mon agence », révèle-t-il. « Pourtant, ce
n’est pas le temps des lamentations, ni des larmes. Il faut
réagir maintenant pour soutenir les Libanais qui sont là-bas.
Les gouvernements doivent se saisir de l’urgence humanitaire et
faire pression sur Israël pour qu’il cesse immédiatement ses
actes d’agression contre le Liban », conclut Ziyad, un comptable
maronite .
Chahinaz Gheith
Héba Nasreddine