Al-Ahram Hebdo, Monde Arabe | Washington abat ses cartes
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 

 Semaine du 26 Juillet au 1er août 2006, numéro 620

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Kiosque

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Loisirs

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Monde Arabe

Proche-Orient. Les Etats-Unis œuvrent à créer leurs conditions d'une « paix durable », en commençant par démantèlement des forces islamistes, prélude à une reconfiguration de la région.

Washington abat ses cartes

Entamée lundi dernier, la tournée de la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice dans la région a sans doute plus d'un objectif. Si Mme Rice a parlé de la nécessité d'un cessez-le-feu urgent au Liban alors qu'elle était en route pour le Proche-Orient, la mission de sa tournée va bien au-delà du règlement dans l'immédiat du conflit lancé par Israël contre le Liban. En effet, les récents développements dans la région et l'embrasement au Sud-Liban ont servi de prétexte à l'Administration américaine pour projeter des desseins à long terme sur le remodelage du Moyen-Orient. La chef de la diplomatie américaine l'a fait clairement savoir : il faut aborder les causes profondes du conflit selon Washington, c'est-à-dire la menace posée par le Hezbollah libanais à Israël et son soutien venu de l'Iran et de la Syrie, pour qu'un cessez-le-feu tienne. « L'important ici est que le Liban doit regagner tout son territoire », a-t-elle déclaré. Objectif numéro un donc, désarmer le Hezbollah et le priver ainsi de son influence et de son poids sur la scène libanaise. Il semble donc que les Etats-Unis ont décidé de prendre les choses en main pour forcer les différentes parties à appliquer la résolution 1 559 du Conseil de sécurité de l'Onu alors que les Libanais ont échoué à avoir une position commune sur le désarmement du Hezbollah et que le dialogue national, entamé en mars dernier et qui devait statuer notamment sur cette question, n'a abouti à aucun résultat tangible.

Mais au-delà de la question du désarmement du Hezbollah, l'Administration américaine entend jeter les bases d'un « Proche-Orient différent, d'un nouveau Proche-Orient », selon les termes de la secrétaire d'Etat américaine. Par cette expression, les Etats-Unis envisagent sans doute de façonner un Proche-Orient sans force islamique de poids, tels que le Hezbollah ou encore le Hamas. Cette idée nous renvoie d'ailleurs au projet du Grand Moyen-Orient (GMO) lancé par le président américain George W. Bush en février 2004. « On retrouve dans les récentes déclarations américaines les anciennes intentions américaines nées au lendemain du 11 septembre. Les Etats-Unis avaient alors désigné leur axe du mal de la région : le Hezbollah, la Syrie et l'Iran. Ils veulent tirer profit au maximum de l'escalade au Liban pour détruire le Hezbollah. Même s'il est le maillon le plus faible de la chaîne, s'en débarrasser est pour les Américains une étape pour mettre en application leur vision du nouveau Proche-Orient », analyse le Dr Saïd Okacha, spécialiste des affaires israéliennes auprès de l'Organisation arabe contre la discrimination.

Mettre à mal le maillon le plus faible pour affaiblir le tout, c'est-à-dire Damas et Téhéran. Tel est sans doute la stratégie américaine. Washington est en effet conscient qu'il lui est impossible de s'aventurer contre la Syrie ou l'Iran, alors qu'il est toujours empêtré en Iraq. « La Syrie et l'Iran sont des Etats, donc beaucoup plus puissants que le Hezbollah, qui n'est qu'un mouvement en fin de compte. Cela dit, en mettant à mal le Hezbollah, les Américains veulent couper l'herbe sous l'extrémisme dans la région », explique le Dr Okacha. « La stratégie américaine est double, ajoute Okacha, à l'intérieur du Liban, à partir du moment où le Hezbollah ne sera plus considéré comme une résistance, il perdra automatiquement de son poids, il redeviendra un simple parti politique qui ne représente qu'une frange de la société, à savoir les chiites. A l'extérieur, cela portera un coup à la résistance en général ».

Pour l'expert Emad Gad, du Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram, il s'agit aussi de visions à long terme. « Les Etats-Unis veulent la fin de la résistance, le déploiement de l'armée libanaise dans le sud, et pourquoi pas, une nouvelle base pour les relations libano-israéliennes ».

Mais qu'en est-il au-delà des frontières libanaises ? « Sur le front palestinien, estime Emad Gad, l'affaiblissement voire l'anéantissement du Hezbollah pour contribuer à ce que le Hamas diminue ses opérations anti-israéliennes. Le nouveau Proche-Orient évoqué par Mme Rice signifie aussi des changements dans la feuille de route et une relance des négociations, mais pas avec le gouvernement Hamas ».

Quelle place pour la démocratisation ?

Cependant, Washington est en train de prendre un gros risque. En soutenant sans réserve la double offensive israélienne contre le Liban et Gaza, Washington paraît comme un partenaire d'Israël peu concerné par le monde arabe. De plus, Washington, qui dispose d'une marge de manœuvre diplomatique étroite, commence à s'inquiéter de l'impact de cette guerre sur sa stratégie de Proche-Orient démocratique, s'il ne veut pas déstabiliser les régimes arabes modérés sur lesquels il compte pour transformer le Proche-Orient, selon les analystes. Le porte-parole du département d'Etat, Sean McCormack, a fait savoir « nous sommes face à un moment important pour le Proche-Orient » qui marque « la fin d'une ère ancienne et le début d'un nouvel ordre, basé sur la démocratie et sur les libertés personnelles ». Or, Washington n'entretient aucune relation diplomatique avec l'Iran depuis un quart de siècle, a des échanges minimaux avec la Syrie, et ne parle ni au Hezbollah ni au Hamas, qu'il considère comme des mouvements terroristes. Les responsables américains en sont donc réduits à compter sur l'aide leurs alliés arabes — l'Egypte, l'Arabie saoudite et la Jordanie —, pour faire pression sur Damas et Téhéran.

« A cause de la nouvelle donne, les Etats-Unis vont devoir modifier quelque peu leur stratégie, explique Emad Gad. Ils sont conscients que toute démocratisation dans le monde arabe conduira à une montée des islamistes, comme l'expérience l'a déjà prouvé dans différents pays. Le concept de désordre constructif, lancé à la suite du 11 septembre et sur lequel comptaient les Américains pour démocratiser la région n'est plus à l'ordre du jour. D'autant plus que les Américains ont maintenant plus que jamais besoin des pays sur lesquels ils exerçaient des pressions. Il est dans leur intérêt désormais que ces régimes se maintiennent. C'est pour cela que l'idée va s'orienter vers davantage de réformes et d'ouverture sans changement de régime ».

Mais rien n'est encore gagné pour Washington. A l'intérieur des Etats-Unis, de nombreux experts critiquent la stratégie américaine, tels que Charles Kupchan et Ray Takeyh, du Council on Foreign Relations, qui ont jugé, dans une tribune publiée par l'International Herald Tribune, que la crise libanaise prouve l'échec de la politique de l'Administration Bush au Proche-Orient. « La prétention idéologique démesurée et l'incompétence de Washington n'ont réussi qu'à enflammer la région, et à réveiller les extrémistes et les activistes », ont-ils estimé.

L'Administration Bush aurait donc intérêt à se garder de tout triomphalisme, car la prudence s'impose face aux renversements de situation toujours possibles. Les Américains n'avaient-ils pas crié victoire après la chute des Talibans aujourd'hui toujours actifs en Afghanistan ? N'avaient-ils pas annoncé haut et fort qu'avec le renversement du régime de Saddam, naissait un nouvel Iraq prospère et démocratique ?.

Abir Taleb

Retour au sommaire

Hassan Naféa, professeur de sciences politiques à l'Université du Caire, estime que l'Administration américaine est la cause principale de la crise en cours.

« Les Etats-Unis alimentent le conflit pour remodeler le Proche-Orient »

Al-Ahram Hebdo : Comment évaluez-vous la position américaine vis-à-vis de la guerre menée par Israël contre le Liban, d'autant plus que les déclarations de la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice concernant un cessez-le-feu sont ambiguës, voire contradictoires ?

Hassan Naféa: La situation actuelle est très grave. C'est la première fois dans l'histoire du conflit arabo-israélien que les Etats-Unis ne tentent pas de donner l'impression qu'ils cherchent à calmer la situation, ils n'essayent même pas de parvenir à un cessez-le-feu, ne serait-ce qu'un cessez-le-feu fragile. En revanche, ils encouragent l'Etat hébreu à aller plus loin, à continuer une guerre difficile même si cela se fait au prix de grandes pertes pour les Israéliens. L'armée israélienne fait face à deux fronts, et les Etats-Unis vont commencer à envoyer des aides militaires telles que des missiles et des bombes. Il est dans l'intérêt des Américains que la guerre se poursuive.

— Quels sont donc les intérêts américains à ce que le conflit perdure ?

— L'Administration américaine est la cause principale de la crise en cours, je ne peux pas dire qu'elle exploite le conflit libano-israélien pour servir ses propres intérêts, mais plutôt, elle l'alimente. Elle y trouve une chance pour accentuer ses pressions sur l'Iran aussi bien que sur la Syrie. Elle tente de réorganiser le Proche-Orient afin de sortir de l'impasse iraqienne où elle s'est enlisée. Les déclarations américaines récentes ne traduisent plus les intérêts communs israélo-américains, mais reflètent un tournant dans la politique américaine.

— De quel tournant s'agit-il ?

— Les Etats-Unis visent maintenant non pas l'accalmie, mais à détruire au maximum la capacité militaire du Hezbollah et à limiter autant que possible son rôle politique pour que la Syrie et l'Iran n'aient aucune influence au Liban. C'est une étape qui devrait permettre aux Etats-Unis de réaliser leur stratégie dans la région après leur trébuchement en Iraq. En tout cas, ils essayeront de remodeler la région en appliquant leur plan qu'ils baptisent « le nouveau Moyen-Orient » et qui s'appuie sur deux axes principaux : éliminer la résistance et forcer la Syrie et l'Iran à assumer leur responsabilité. Néanmoins, en l'absence d'une vision américano-israélienne pour le règlement de la cause palestinienne, ce plan piétinera.

— Mais jusqu'où iront Israël et les Etats-Unis dans cette guerre ?

— Ce sont les opérations sur le terrain qui trancheront cette question. Pour résoudre le conflit, il faut arrêter les combats et chercher une solution. Or, les Israéliens veulent d'abord une victoire militaire à même d'être exploitée pour isoler le Hezbollah. Mais cet objectif ne peut pas être atteint facilement. Le démantèlement total de l'organisation chiite ou même son désarmement est difficile d'autant plus qu'elle n'est pas une armée régulière. N'oublions pas d'autre part la valeur morale du Hezbollah dans le cœur des Libanais, il est impensable de leur faire oublier la résistance et le martyre.

Personnellement, je crois que quand les deux parties s'assureront qu'elles ne peuvent plus progresser sur le plan militaire, elles se tourneront vers la solution politique. Elles auront deux choix : retourner à la situation qui prévalait avant le déclenchement du conflit, ou concevoir une nouvelle vision.

Propos recueillis par Rania Adel

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistants techniques: Karim Farouk - Dalia Gabr
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.