Entamée
lundi dernier, la tournée de la secrétaire d'Etat américaine
Condoleezza Rice dans la région a sans doute plus d'un objectif.
Si Mme Rice a parlé de la nécessité d'un cessez-le-feu urgent au
Liban alors qu'elle était en route pour le Proche-Orient, la
mission de sa tournée va bien au-delà du règlement dans
l'immédiat du conflit lancé par Israël contre le Liban. En effet,
les récents développements dans la région et l'embrasement au
Sud-Liban ont servi de prétexte à l'Administration américaine
pour projeter des desseins à long terme sur le remodelage du
Moyen-Orient. La chef de la diplomatie américaine l'a fait
clairement savoir : il faut aborder les causes profondes du
conflit selon Washington, c'est-à-dire la menace posée par le
Hezbollah libanais à Israël et son soutien venu de l'Iran et de
la Syrie, pour qu'un cessez-le-feu tienne. « L'important ici est
que le Liban doit regagner tout son territoire », a-t-elle
déclaré. Objectif numéro un donc, désarmer le Hezbollah et le
priver ainsi de son influence et de son poids sur la scène
libanaise. Il semble donc que les Etats-Unis ont décidé de
prendre les choses en main pour forcer les différentes parties à
appliquer la résolution 1 559 du Conseil de sécurité de l'Onu
alors que les Libanais ont échoué à avoir une position commune
sur le désarmement du Hezbollah et que le dialogue national,
entamé en mars dernier et qui devait statuer notamment sur cette
question, n'a abouti à aucun résultat tangible.
Mais au-delà de la question du désarmement du
Hezbollah, l'Administration américaine entend jeter les bases
d'un « Proche-Orient différent, d'un nouveau Proche-Orient »,
selon les termes de la secrétaire d'Etat américaine. Par cette
expression, les Etats-Unis envisagent sans doute de façonner un
Proche-Orient sans force islamique de poids, tels que le
Hezbollah ou encore le Hamas. Cette idée nous renvoie d'ailleurs
au projet du Grand Moyen-Orient (GMO) lancé par le président
américain George W. Bush en février 2004. « On retrouve dans les
récentes déclarations américaines les anciennes intentions
américaines nées au lendemain du 11 septembre. Les Etats-Unis
avaient alors désigné leur axe du mal de la région : le
Hezbollah, la Syrie et l'Iran. Ils veulent tirer profit au
maximum de l'escalade au Liban pour détruire le Hezbollah. Même
s'il est le maillon le plus faible de la chaîne, s'en
débarrasser est pour les Américains une étape pour mettre en
application leur vision du nouveau Proche-Orient », analyse le
Dr Saïd Okacha, spécialiste des affaires israéliennes auprès de
l'Organisation arabe contre la discrimination.
Mettre à mal le maillon le plus faible pour
affaiblir le tout, c'est-à-dire Damas et Téhéran. Tel est sans
doute la stratégie américaine. Washington est en effet conscient
qu'il lui est impossible de s'aventurer contre la Syrie ou
l'Iran, alors qu'il est toujours empêtré en Iraq. « La Syrie et
l'Iran sont des Etats, donc beaucoup plus puissants que le
Hezbollah, qui n'est qu'un mouvement en fin de compte. Cela dit,
en mettant à mal le Hezbollah, les Américains veulent couper
l'herbe sous l'extrémisme dans la région », explique le Dr
Okacha. « La stratégie américaine est double, ajoute Okacha, à
l'intérieur du Liban, à partir du moment où le Hezbollah ne sera
plus considéré comme une résistance, il perdra automatiquement
de son poids, il redeviendra un simple parti politique qui ne
représente qu'une frange de la société, à savoir les chiites. A
l'extérieur, cela portera un coup à la résistance en général ».
Pour l'expert Emad Gad, du Centre d'Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram, il s'agit aussi de
visions à long terme. « Les Etats-Unis veulent la fin de la
résistance, le déploiement de l'armée libanaise dans le sud, et
pourquoi pas, une nouvelle base pour les relations
libano-israéliennes ».
Mais qu'en est-il au-delà des frontières
libanaises ? « Sur le front palestinien, estime Emad Gad,
l'affaiblissement voire l'anéantissement du Hezbollah pour
contribuer à ce que le Hamas diminue ses opérations anti-israéliennes.
Le nouveau Proche-Orient évoqué par Mme Rice signifie aussi des
changements dans la feuille de route et une relance des
négociations, mais pas avec le gouvernement Hamas ».
Quelle place pour la démocratisation ?
Cependant, Washington est en train de prendre
un gros risque. En soutenant sans réserve la double offensive
israélienne contre le Liban et Gaza, Washington paraît comme un
partenaire d'Israël peu concerné par le monde arabe. De plus,
Washington, qui dispose d'une marge de manœuvre diplomatique
étroite, commence à s'inquiéter de l'impact de cette guerre sur
sa stratégie de Proche-Orient démocratique, s'il ne veut pas
déstabiliser les régimes arabes modérés sur lesquels il compte
pour transformer le Proche-Orient, selon les analystes. Le porte-parole
du département d'Etat, Sean McCormack, a fait savoir « nous
sommes face à un moment important pour le Proche-Orient » qui
marque « la fin d'une ère ancienne et le début d'un nouvel ordre,
basé sur la démocratie et sur les libertés personnelles ». Or,
Washington n'entretient aucune relation diplomatique avec l'Iran
depuis un quart de siècle, a des échanges minimaux avec la Syrie,
et ne parle ni au Hezbollah ni au Hamas, qu'il considère comme
des mouvements terroristes. Les responsables américains en sont
donc réduits à compter sur l'aide leurs alliés arabes — l'Egypte,
l'Arabie saoudite et la Jordanie —, pour faire pression sur
Damas et Téhéran.
« A cause de la nouvelle donne, les
Etats-Unis vont devoir modifier quelque peu leur stratégie,
explique Emad Gad. Ils sont conscients que toute démocratisation
dans le monde arabe conduira à une montée des islamistes, comme
l'expérience l'a déjà prouvé dans différents pays. Le concept de
désordre constructif, lancé à la suite du 11 septembre et sur
lequel comptaient les Américains pour démocratiser la région
n'est plus à l'ordre du jour. D'autant plus que les Américains
ont maintenant plus que jamais besoin des pays sur lesquels ils
exerçaient des pressions. Il est dans leur intérêt désormais que
ces régimes se maintiennent. C'est pour cela que l'idée va
s'orienter vers davantage de réformes et d'ouverture sans
changement de régime ».
Mais rien n'est encore gagné pour Washington.
A l'intérieur des Etats-Unis, de nombreux experts critiquent la
stratégie américaine, tels que Charles Kupchan et Ray Takeyh, du
Council on Foreign Relations, qui ont jugé, dans une tribune
publiée par l'International Herald Tribune, que la crise
libanaise prouve l'échec de la politique de l'Administration
Bush au Proche-Orient. « La prétention idéologique démesurée et
l'incompétence de Washington n'ont réussi qu'à enflammer la
région, et à réveiller les extrémistes et les activistes »,
ont-ils estimé.
L'Administration Bush aurait donc intérêt à
se garder de tout triomphalisme, car la prudence s'impose face
aux renversements de situation toujours possibles. Les
Américains n'avaient-ils pas crié victoire après la chute des
Talibans aujourd'hui toujours actifs en Afghanistan ?
N'avaient-ils pas annoncé haut et fort qu'avec le renversement
du régime de Saddam, naissait un nouvel Iraq prospère et
démocratique ?.
Abir Taleb