«
Si vous étiez venus une heure plus tôt, vous auriez payé
l’ancien prix », annonce le pompiste d’une station d’essence du
quartier de Abbassiya, au Caire, à Ahmad et Hanaa venus faire le
plein de leur voiture. Vendredi dernier, à 1 heure du matin et
sans aucun préavis, le gouvernement a, en effet, surpris les
Egyptiens en augmentant de 30 % le litre de l’essence 90 octanes,
utilisée par la majorité des automobilistes. Il est passé de 100
à 130 piastres. Le gasoil a, quant à lui, connu une hausse de 25
%, passant de 60 à 75 piastres. Il semble aussi que la date et
l’heure de l’entrée en application de cette hausse ont été bien
étudiées. Pour éviter les réactions trop vives des consommateurs,
le gouvernement a choisi d’annoncer sa décision à minuit, avant
un long week-end de trois jours à l’occasion de la fête
nationale du 23 Juillet, et alors que les Egyptiens sont pendus
aux informations sur les attaques israéliennes du Liban. La
rumeur de cette augmentation avait néanmoins couru quelques
heures avant son annonce officielle, ce qui a provoqué une
précipitation vers les stations d’essence. Pour protester,
certains automobilistes ont quand même lancé un appel à
l’extinction des feux, vendredi à 21h. Mais sans réelle suite.
Aussitôt après l’entrée en vigueur des
nouveaux tarifs, dans la rue, les querelles entre les chauffeurs
de taxi et leurs clients ont éclaté. « Le gouvernement prend des
décisions et nous, on doit se disputer avec les clients pour
obtenir quelques livres de plus », lance enragé un chauffeur de
taxi. Du côté des microbus, les passagers surpris ont tenté de
résister à la hausse de 75 piastres à 1 L.E. ou d’1 L.E. à 150
piastres pour les longs trajets au Caire. Les lignes entre les
gouvernorats ont bien sûr connu une hausse plus importante. Ce
qui, estime Aliaa Al-Mahdi, professeur d’économie à l’Université
du Caire, « affectera gravement les populations à faibles et
moyens revenus ».
Sans l’annoncer ouvertement, le gouvernement
avait déjà préparé le terrain d’une telle hausse. Il y a un an,
il avait tenté d’augmenter le prix du carburant de 40 % après 15
ans de stabilité. Le 90 octanes qui se vendait à 1 L.E./litre
avait été retiré du marché pendant une journée, remplacé par du
92 octanes à 1,4 L.E. et du 95 octanes à 1,75 L.E. Mais face au
mécontentement des consommateurs, le gouvernement avait décidé
d’attendre un peu avant de retirer définitivement le 90 octanes.
Quant au gasoil, son prix avait déjà augmenté une fois en 2005,
de 40 à 60 piastres. En retirant du marché les carburants les
moins chers et en imposant les nouveaux produits plus chers, le
gouvernement avait voulu de la sorte appliquer la méthode suivie
lors de la hausse du prix du pain et des moyens de transport.
Taxe sur les voitures de luxe
La question des subventions à l’énergie a été
largement discutée au cours des dernières années, notamment
depuis l’entrée au pouvoir du gouvernement Nazif, en juillet
2004. Plusieurs députés du PND (Parti National Démocrate, au
pouvoir) et des membres du comité des politiques avaient déjà
appelé à la hausse des prix de l’essence et à la baisse des
subventions de l’énergie. Celles-ci sont estimées à 22 milliards
de L.E. en 2005/2006 ont atteint 40 milliards dans le budget
2006/2007 après la hausse des prix du pétrole. Mais l’essence ne
bénéficie que d’une part minime de ces subventions. Alors que le
reste est utilisé à subventionner l’électricité, les bonbonnes
de gaz et le gaz naturel dont bénéficient en grande partie les
usines privées. Ainsi, certains investisseurs et des économistes
libéraux soutenaient-ils fortement la hausse des prix. Pour
Chérine Al-Chawarbi, économiste à la Banque Mondiale,
l’augmentation des prix est le meilleur moyen de rationaliser la
consommation. « Il n’est pas logique que rouler en voiture avec
ses amis pendant une heure coûte moins cher que de parler au
téléphone pendant la même durée », dit-elle.
Mais si presque tous les économistes sont
d’accord pour la baisse des subventions, ils réfutent la manière
dont le budget va être allégé. Selon une étude élaborée par
Gouda Abdel-Khaleq, professeur à l’Université du Caire et
économiste en chef du parti de Tagammoe (gauche), l’augmentation
du prix de l’essence n’a aucune incidence sur la demande. En
outre, les classes aisées seront les moins affectées par la
hausse des prix. Il suggère donc de maintenir les prix de
l’essence tout en imposant une taxe annuelle sur les voitures de
luxe, ce qui couvrirait le montant des subventions
gouvernementales allouées aux carburants. Même son de cloche
chez Laïla Al-Khawaga, professeur d’économie à l’Université du
Caire et membre du Conseil législatif : « D’accord pour
augmenter les prix de l’essence. Mais il fallait appliquer un
système de tranche. Car les propriétaires de grosses cylindrées
peuvent se permettre de payer 2 L.E./litre ou plus. Ce qui peut
apporter beaucoup au budget de l’Etat. Alors qu’avec la décision
actuelle, l’augmentation a touché tout le monde sans retombées
positives importantes sur le budget », opine-t-elle. Avant de
relever qu’une étude du ministère des Finances avait proposé
cette solution.
Désormais, des rumeurs courent autour d’une
hausse des prix de l’électricité, du gaz naturel, de l’eau
potable et des moyens de transport publics alors que le tarif du
métro est déjà passé de 75 à 100 piastres cette semaine. Le
quotidien Al-Masri Al-Yom a rapporté, selon des sources
informées ayant requis l’anonymat, qu’un tel plan existe bel et
bien et que le gouvernement n’attend que le moment propice pour
l’appliquer .
Marwa Hussein