C’est le site Internet de la Gamaa islamiya. Ce mouvement
islamiste radical, responsable des actes de violence que
l’Egypte a connus entre les années 1970 et 90, souhaite
désormais donner une nouvelle image de lui, celle d’un groupe
modéré qui rejette la violence. Le 5 juillet 1997, les chefs
historiques de la Gamaa lancent de leurs prisons (où ils
purgeaient des peines de 20 ans) une initiative d’arrêt de la
violence. Il s’en est suivi la libération de milliers de membres
emprisonnés du groupe après avoir annoncé leur repentir. Au
cours des dernières années, la Gamaa islamiya n’a cessé de
vouloir modifier son image à travers des communiqués condamnant
les actes terroristes en Egypte ou à travers les dizaines de
livres publiés par ses cheikhs.
Le nouveau site de la Gamaa est le reflet de
cette évolution dont le groupe fait l’objet. On remarque tout de
suite des changements. Le slogan, autrefois formé de deux épées
et de versets du Coran incitant au Djihad, a été changé. Les
deux épées ont été remplacées par un soleil envoyant ses rayons
sur le Coran ... Les concepteurs de ce site, banni aux
Etats-Unis, sont des anciens leaders de la Gamaa aujourd’hui
libérés comme Karam Zohdi, Nageh Ibrahim, Essam Derbala et Assem
Abdel-Méguid. En naviguant sur le site, on a du mal à croire
qu’il offre la possibilité d’envoyer des cartes postales à des
proches ou des amis ! Il est vrai qu’il s’agit de cartes
islamiques auréolées de versets du Coran, mais cet intérêt de la
Gamaa pour les relations publiques est tout à fait nouveau. On
peut également trouver sur le site des articles traitant
d’événements sportifs, sociaux et internationaux comme cet
article sur la Coupe du monde de foot.
Ce site confirme-t-il les mutations au sein
du mouvement ? Certains observateurs, comme Ahmad Samih,
directeur du centre Al-Andalos pour les études de la tolérance
et la lutte contre la violence, ne le pensent pas. Selon Samih,
un regard attentif sur les articles publiés sur ce site montre
que les idées de la Gamaa islamiya n’ont pas radicalement changé,
notamment en ce qui concerne la fondation d’un régime islamique
en Egypte. « Ce site est un moyen de recruter de nouveaux
membres à travers une nouvelle tribune médiatique visitée par
des millions de jeunes chaque jour », estime-t-il.
Pour d’autres, ce site apporte des
éclaircissements sur la position de la Gamaa sur un certain
nombre de questions. Par exemple, leur position par rapport aux
communistes, qui a toujours été marquée par la haine, semble
avoir changé. Ainsi, le site commémore la mort d’Ahmad Nabil Al-Hilali,
avocat chef de file des marxistes égyptiens, qui, il est vrai, a
défendu certains membres de la Gamaa devant les tribunaux. En
revanche, la position par rapport aux Frères musulmans reste
vague. « Je trouve que ce site est modéré », déclare Diaa
Rachwane, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram. « La Gamaa islamiya veut se présenter sous
une nouvelle forme. Ses membres veulent dire qu’ils sont un
groupe islamique mais avec un style diffèrent. Ils veulent
convaincre les gens qu’ils ont changé », assure Rachwane, pour
qui ce site traduit parfaitement les évolutions du mouvement.
Aucune originalité
Mais pourquoi ce site ? Est-ce vraiment pour
recruter de nouveaux membres ? A priori non. « La Gamaa n’est
pas aujourd’hui en position de recruter », estime pour sa part
Mamdouh Hamza, avocat des groupes islamistes. Le site ne
présente aucune originalité du point de vue religieux. Il ne
comprend aucun article de penseurs islamiques de renom. En
revanche, on y trouve des articles de Makram Mohamad Ahmad,
ancien PDG de la maison d’édition Dar Al-Hilal, et l’un des
médiateurs entre l’Etat et la Gamaa après la conversion de cette
dernière et son rejet de la violence.
Depuis l’initiative de rejet de la violence,
l’Etat tente d’utiliser ce nouveau modèle de la Gamaa basé sur
le repentir et la tolérance pour faire face à l’influence
grandissante d’autres groupes islamistes, notamment la confrérie
des Frères musulmans. « C’est avec la Gamaa transformée que
l’Etat peut démolir les Frères musulmans. La Gamaa possède les
mêmes outils et œuvre sur le même terrain que les Frères »,
explique un ancien responsable de la sécurité ayant requis
l’anonymat.
En deux mots, l’Etat souhaite faire la guerre
aux Frères en utilisant leurs armes. Cette stratégie peut-elle
fonctionner ? Pour Mamdouh Hamza, ce sera difficile. « La Gamaa
et les Frères sont deux choses différentes. Les Frères ont un
programme différent de la Gamaa et un autre système de travail.
Il est donc difficile pour la Gamaa de faire de l’ombre à un
groupe comme les Frères musulmans », assure Hamza.
Sur www.egyig.com, les dirigeants de la Gamaa
expliquent pourquoi ils ont fondé ce site. « Nous avons voulu
fonder ce site, car nous avons trouvé que nous devions affronter
les idées répandues sur les nouveaux sites islamistes qui
incitent à la violence. Nous avons pensé qu’à travers ce site,
nous pouvions répandre des idées modérées. Puisque les membres
de la Gamaa sont interdits de faire des interviews avec les
médias, ceux-ci ont voulu offrir le fruit de leurs expériences
aux jeunes pour qu’ils en tirent les leçons et évitent de tomber
dans des pièges », peut-on lire sur le site. Le message parait
sincère. Reste à savoir s’il sera vraiment convaincant. En
attendant, le site de la Gamaa va tomber sous le microscope de
certains services de renseignements, notamment américains .
Chérine Abdel-Azim