Lorsqu'on
demande aux hommes politiques de dire quelle est la première
chose qui leur vient à l'esprit lorsqu'on évoque la révolution
du 23 juillet, ils donnent des réponses différentes : le rôle
régional de l'Egypte, la gratuité de l'enseignement, la défaite
de 1967, la loi agraire, la fin de l'occupation, ou encore le
totalitarisme politique. Si historiens et hommes politiques sont
d'accord sur le fait que la révolution a donné une impulsion à
l'Egypte sur le plan régional, ils sont partagés sur ses autres
bienfaits.
La première chose qu'on lui reproche c'est
d’avoir instauré un régime dur dans l’objectif de museler tous
les opposants politiques. « Pour Nasser, il n’était pas question
de pluralisme politique. La Constitution lui a accordé un
pouvoir absolu. Toutes les libertés étaient autorisées, pourvu
qu’on ne touche pas à son pouvoir », estime Abdel-Azim Ramadan,
historien. Il rappelle que la veille du « coup d’Etat », comme
il insiste à l’appeler, quatre partis politiques se partageaient
la scène, outre les communistes et les Frères musulmans. « En
1954, lorsque Nasser accéda au pouvoir, le nombre de partis
politiques fut réduit à zéro et la vie politique fut gelée »,
ajoute Ramadan. Avis que partage le rédacteur en chef libéral de
la revue Al-Siyassa Al-Dawléya, Ossama Al-Ghazali Harb. «
Impossible de qualifier le régime de Nasser de démocratique ».
Il explique que Nasser s’est contenté après l'abolition de la
Constitution de 1923 d’une déclaration constitutionnelle
provisoire en 1953 qui a annulé l’existence du pouvoir
législatif et l’a confié au conseil des ministres. « Et c’est
cette absence constitutionnelle qui a donné lieu aux tribunaux
d’exception, comme le tribunal d’Al-Ghad et celui de la
Révolution », rappelle-t-il. Et d’ajouter que « la Constitution
de 1956 a représenté un autre pas en arrière, dans la mesure où
elle a centralisé tous les pouvoirs dans les mains du président
de la République et annulé la ligne séparant les pouvoirs
législatif et exécutif. Les Constitutions des années 1958, 1962
et 1964 n’étaient pas meilleures, elles ont consolidé le rôle
central du président et étendu ses prérogatives aux dépens des
institutions ». « Sans exagération, je peux dire que Nasser, en
enracinant les principes de la dictature, a semé les germes des
maux dont souffre actuellement la vie politique égyptienne »,
lâche encore Al-Ghazali.
Fouad Badrawi, du Néo-Wafd, le parti qui a le
plus souffert de l’avènement de la Révolution, refuse, quant à
lui, de faire assumer à la révolution tous les maux vécus
aujourd’hui. Toutefois, il reconnaît que « l’héritage de cette
époque a été lourd et on en paye le prix jusqu'à présent.
Absence de démocratie et de libertés civiles, bureaucratie
administrative ancrée dans les mentalités, et surtout la
substitution de l’approche politique par l’approche sécuritaire
». Et d’ajouter : « Il est vrai que la révolution a accordé des
droits sociaux aux ouvriers et aux paysans, mais l’absence des
principes de la démocratie a rendu ces classes incapables de
conserver et de protéger leurs acquis ».
Les Frères musulmans encore amers
Opprimés et persécutés sous Nasser, les
frères musulmans ont gardé toute l’amertume de cette époque
intacte. Les commentaires sans ambages de Mohamad Habib, porte-parole
de la Confrérie, sont signifiants. « C’était le pire de
l’histoire de l’Egypte, surtout pour les Frères et les
communistes, qui ont été considérés comme l’ennemi numéro un de
la révolution », matraque Habib, qui cependant ne manque pas de
rappeler certains aspects qu’il juge positifs. Il cite notamment
la politique étrangère de Nasser : le mouvement de non-alignement
que Nasser a conduit avec l'Indien Nehru à l’époque de la guerre
froide, le soutien qu’il offrait aux mouvements de libération
dans le monde arabe ainsi que ses positions fermes à l’égard des
sionistes. « Tout cela a donné au pays un poids régional
important et a fait de l’Egypte le leader et la force motrice du
monde arabe », reconnaît-il.
Mais cela ne veut pas dire que les militants
pro-démocratiques les plus farouches de l’année 2006 ont tous
pris leur distance avec la révolution et son leader. Les
Nassériens ont été les premiers à faire un travail de «
réconciliation » entre les exigences de l’époque et le contexte
politique actuel.
« Non, ce n’était pas une dictature, on peut
dire qu’il s’agissait d’un leader unique », insiste le
journaliste nassérien Abdallah Al-Sennawi. Celui-ci ne nie pas
le fait que la démocratie venait en second lieu sur l’agenda de
la révolution. Il considère simplement que ce fut le cas de
toutes les révolutions. « La révolution avait beaucoup d’ennemis,
il était donc normal d’adopter la politique du parti unique pour
mieux défendre les intérêts de la révolution et par conséquent
ceux du peuple. A cette époque, la démocratie signifiait
l’instauration de la justice sociale, une justice que l’on
regrette aujourd’hui malgré l’existence de 16 partis politiques.
La classe moyenne qu’a créée la révolution est en train de périr
aujourd’hui sous les bottes du libéralisme », déplore Al-Sennawi.
Tout comme ce dernier, le député nassérien
Hamdeine Al-Sabahi essaye d’expliquer ce qu’était le sens de la
liberté et de la démocratie pour les révolutionnaires. « Nasser
a défendu la liberté de l’individu contre l’oppression sociale
et économique et la liberté de la nation contre le colonialisme
et la domination étrangère. Après que la révolution du 23
juillet 1952 eut mis fin à la royauté, Nasser s’est attelé à la
modernisation de la société, à l’instauration de la justice
sociale et à l’élargissement de la participation populaire à la
vie économique et politique, ce qui l’a amené à affronter la
féodalité, la mainmise de la capitale sur le pouvoir politique
et la domination étrangère sur l’économie nationale »,
explique-t-il.
De toute évidence, la révolution de 1952
continuera longtemps encore à inspirer les Egyptiens, aussi bien
les « pro » que les « anti » .
May Al-Maghrabi