Il
faut de tout pour faire un monde. Quoique celui-ci aurait bien
pu se passer de la sauvagerie avec laquelle Israël s’évertue à
tuer des enfants au Liban. Mais bon là n’est pas le sujet. Le
cinéma égyptien a tout l’air de reprendre des forces doucement
mais apparemment sûrement. Puisque à côté des comédies
burlesques où tout ne repose que sur le gag, ont commencé de
plus en plus à s’afficher des réalisateurs avec des films de
l’ordre du cinéma avec un grand C. Cet été, il y a eu trois
rendez -vous, bien sûr L’Immeuble Yacoubian, film à gros budget
réalisé par le jeune Marwan Hamed, le fils du grand et
incontournable scénariste Wahid Hamed. A signaler aussi Temps
libres, écrit et réalisé par un groupe de jeunes incognitos et
qui a réussi à tenir le pari et la route. Et enfin A propos de
l’amour et de la passion (An el-echq wal hawa), de Kamla
Abou-Zikri, dont le titre ressemble à un livre d’érudit soufi.
Vous l’aurez compris, il s’agit bien d’amour. Le sentiment le
plus fondamental de l’homme. Le scénariste Tamer Habib revient
sur un sujet qui lui tient à cœur, histoires de couples et
enchevêtrements amoureux. Il avait fait un tabac en écrivant le
scénario de Sahar al-layali en 2004, réalisé par Hani Khalifa.
Le film avait eu un succès tel qu’il est désormais classé dans
ce qu’on pourrait appeler film « phénomène social ». Histoire
anodine de scènes de tous les jours de couples en mal d’être.
Tout y est passé routine, déception, blocage sexuel, adultères,
peur de l’engagement … Le tout enrobé d’une sincérité et d’une
simplicité qui ont touché une société en mal d’expression.
Cette fois-ci, il remet ça, mais avec plus de
profondeur et de sophistication dans une histoire de destins qui
se font et se défont au gré des faiblesses et des passions. Une
histoire ou plutôt des histoires qui tournent autour d’un homme
Omar tenu par Ahmad Al-Saqqa qui n’a pas eu le courage et la
force d’aller au bout de son amour pour une femme, Alia,
superbement incarnée par Mona Zaki qui a probablement fait dans
ce film l’un des ses meilleurs rôles, dont la sœur travaille
dans un bar monnayant son corps à l’occasion.
A partir de ce point, la vie de tout un monde
bascule. Pour dire que souvent il suffit d’un petit caillou pour
enrayer l’engrenage du cours d’une vie. Un choix mal réfléchi
par faiblesse ou par peur engendre d’autres choix tout aussi
confus et lourds à porter avec un lot de victimes et de tyrans.
Tout dépend du bord dans lequel on se pose. Dans le film, on a
du mal à juger qui des protagonistes a raison. Omar, qui fuit un
amour qu’il n’arrive pas à assumer, se lance dans un mariage
qu’il a encore plus de mal à porter, puis dans un autre amour et
mariage qu’il garde secret jusqu’à la grossesse de sa deuxième
femme. Il finit par abandonner sa première femme et découvre que
son frère en est amoureux depuis des années. Alia, elle, traîne
sa dépression après l’abandon tragique et se laisse prendre dans
une relation avec son voisin drogué qui lui voue un amour infini.
Tout le monde parmi nous peut facilement se transposer quelque
part dans cette histoire d’histoires, de destins et de parcours
de vie.
Un texte d’une grande maturité et d’une
profonde réalité qui met du baume au cœur en ces périodes de
décadence. Voir un film d’une telle qualité artistique, au beau
milieu d’une guerre encore une fois injuste menée contre un
peuple arabe au milieu d’une dégénérescence des régimes en place
en manque de légitimité qu’ils quémandent désormais de la Maison
Blanche, montre que peut-être et que malgré tout, tout n’est pas
perdu dans ce Moyen-Orient. Qu’il y a encore du potentiel malgré
cette culture de la défaite ambiante. Donc, tout le film est
basé sur un enchevêtrement de destins parti d’une situation non
assumée, il est artistiquement bien agencé par le départ de la
voiture de Omar. Une technique bien engagée par la réalisatrice
Kamla qui a, à son actif, un autre film Pile ou face qui
s’inscrit lui aussi dans le même registre avec une histoire d’un
homme, dont la vie bascule lorsqu’il surprend sa femme le
tromper avec un autre. Ces destins qui se croisent au gré des
parcours des personnages dans les rues de la ville à bord de
leur voiture. Le doute, le marasme, la déchéance et le bonheur
se creusent eux au gré des lumières que jette la réalisatrice
avec grande maîtrise sur les acteurs. Des histoires vraies comme
chacun de nous en a vécu au moins une fois dans sa vie. A mûrir
: nous avons tous notre petit caillou qui un jour a fait
défaillir l’engrenage.
Najet Belhatem