Par
son allure, foulard blanc et lunettes noires, cheikha Sabah est
l’une des plus convaincantes incarnations de l’art du « samaa »
(audition). Avec sa voix forte et profonde, elle nous entraîne
naturellement vers la transe mystique. Née dans le petit village
de Tunamel Al-Charqi, à Daqahliya, dans le Delta, au nord de
l’Egypte, cheikha Sabah est atteinte de cécité dès l’âge de 6
ans. Son père, simple paysan, n’avait pas les moyens de payer
une opération qui lui aurait permis de recouvrer la vue.
Aujourd’hui, elle se plie à la volonté divine, la même
d’ailleurs qui lui a accordé une si belle voix, douce et
chaleureuse. Une voix qui ressemble à celle d’Oum Kalsoum, dit-on,
faisant allusion aux débuts de la diva avec le chant religieux.
Cependant, cheikha Sabah refuse d’imiter. Elle possède un
répertoire qui lui est propre : « C’est très honteux d’imiter
les autres. Si j’imite, je n’ai pas de raison d’être »,
assure-t-elle, ajoutant : « Ce que je veux transmettre à mes
auditeurs, c’est le mot qui porte un sens et qui invite tout
homme à entrer dans un état de dévotion ».
Elle ne chante qu’Ibn Al-Farid, Al-Hallag,
Ibn Al-Arabi, Aba Al-Azzaem et Al-Jilani, faisant sa sélection
parmi les grands noms de la poésie soufie. Et de répéter
incessamment : « Je ne chante pas, ce que j’interprète c’est de
l’inchad (chant religieux) ».
Cheikha Sabah a réussi dès son arrivée au
Caire en 1975 à se faire un nom et à avoir l’audace de
s’intégrer dans le milieu des mounchidines hommes et notamment
dans celui des « sommités » d’al-inchad al-dini, comme elle les
appelle : tels que cheikh Yassine Al-Tohami et cheikh Ahmad Al-Touni.
Son succès rencontré dans le monde d’al-inchad n’est pas dû au
hasard. Car, dès son très jeune âge, la petite Sabah a réussi à
réciter le Coran par cœur. D’où son premier contact avec le
rythme et la mélodie. Bientôt, la radio égyptienne la sollicite,
puis la télévision. De tous ses achèvements, cheikha Sabah ne
nie pas le rôle de son mari dans sa vie : « Je ne peux pas
omettre le soutien de mon mari qui m’encourageait à travailler
dans les mouleds (commémoration d’un saint). Il m’a de même
remis sur le chemin de l’Inchad, où j’ai découvert les joies
spirituelles », affirme spontanément cheikha Sabah, accompagnée
toujours de son mari hagg Baraka qui est en même temps son
imprésario.
Cette spontanéité se ressent à travers ses
improvisations sur scène. Car cheikha déclare qu’elle ne décide
jamais à l’avance les titres qu’elle interprétera. « Je choisis
les vers à réciter selon le moment, selon le rapport que
j’établis avec le public », dit-elle. L’essentiel c’est al-tawassol
(le lien) et la compréhension qui se produisent grâce à la
manière dont la parole est prononcée. « Quand on dit Dieu, on
s’efface, on est au-delà du profane », affirme cheikha Sabah qui
une fois qu’elle commence à psalmodier, « ses poèmes chantés,
peuvent, sans une imprégnation réelle du sens, engendrer des
effets merveilleux ».
Si le programme de cheikha Sabah n’est pas
précisément déterminé, ce qui est garanti, c’est de vivre un
état de communion profonde, laquelle ne manque pas de guider les
instruments du takht (ensemble arabe traditionnel). Le oud ou
luth oriental sera ainsi escorté par la flûte et les éclats du
violon. La langue classique se mêle au dialectal, donnant une
sensation de légèreté que l’on ne retrouve pas forcément chez
les interprètes masculins. Une grande sensibilité permet de
compenser sa cécité. Cheikha Sabah passe à l’essentiel,
l’essence même de l’esprit .
Névine Lameï