L’assassinat,
la semaine dernière, du ministre du Commerce libanais Pierre
Gemayel, a mis de l’huile sur le feu, enflammant davantage la
crise politique interne au Liban, qui est entrée dans une phase
dangereuse. Alors que les Libanais ont plus que jamais besoin
d’unité, ce nouvel assassinat d’une personnalité anti-syrienne
est venu attiser le sentiment d’animosité et creuser le fossé
entre les anti et les pro-syriens ; les premiers insistant sur
la création d’un tribunal pour juger les assassins de l’ex-premier
ministre Rafiq Hariri, et accusant leurs adversaires de vouloir
torpiller le projet afin de dissimuler une éventuelle
implication de Damas ; les seconds criant au complot pour
déstabiliser l’opposition.
Cette fois-ci, les clivages politiques se
sont donc cristallisés autour du projet de création de ce
tribunal, avalisé par le Conseil de sécurité de l’Onu le 21
novembre. Samedi dernier, un gouvernement réduit à 17 ministres
sur 24, fragilisé après la démission de six représentants pro-syriens
puis par l’assassinat de Pierre Gemayel, a donné son feu vert à
une nouvelle étape du long processus de ratification du texte.
Avec ce nouveau feu vert, considéré comme un défi lancé par le
gouvernement pro-occidental au camp pro-syrien pour imposer le
projet de tribunal, la crise politique est entrée dans une
dangereuse impasse. En effet, en convoquant son gouvernement
réduit à la seule majorité anti-syrienne, le premier ministre
Fouad Siniora a passé outre à l’opposition du chef de l’Etat
Emile Lahoud et du président chiite du Parlement Nabih Berri,
deux proches de Damas qui refusent de légitimer l’entérinement
du texte par le gouvernement. Le président Emile Lahoud a
qualifié de « nulle » et de « non constitutionnelle » la réunion
du Conseil des ministres. Déjà, dans une lettre au secrétaire
général de l’Onu Kofi Annan après l’adoption initiale du projet
par le gouvernement le 13 novembre, le président avait souligné
que « toute adoption du traité pour la création du tribunal
international ne serait pas constitutionnelle, parce qu’elle
serait décidée par un gouvernement qui a perdu sa légitimité ».
Cependant, si l’aval du président Lahoud, au
terme d’un complexe processus de ratification, n’est pas
indispensable à l’approbation finale du projet, la prochaine
étape doit être le vote par les députés, qui suppose
l’assentiment du président du Parlement Nabih Berri, une
personnalité chiite pro-syrienne. Or, le président du Parlement
juge désormais illégitime toute décision prise par le
gouvernement, où la communauté chiite (un tiers des habitants du
Liban) n’est plus représentée, après que cinq ministres chiites
eurent claqué la porte de la coalition le 11 novembre dernier.
M. Berri a ainsi réaffirmé samedi qu’il jugeait la réunion de
samedi « non conforme » à la Constitution. « Le gouvernement
lui-même est devenu anticonstitutionnel, car il ne respecte pas
le Pacte national, soit la coexistence » entre les communautés
libanaises, a-t-il souligné.
Le spectre de la fracture
Mais les divisions politiques libanaises
dépassent de loin la simple affaire de la création du tribunal.
En toile de fond de cette crise, on retrouve le spectre de la
fracture entre le camp anti-syrien, au pouvoir depuis le
printemps 2005 et la fin des années de tutelle syrienne sur le
Liban, et l’opposition considérée comme proche de Damas.
L’affrontement entre les deux camps s’est radicalisé ces
dernières semaines. En effet, depuis plusieurs semaines, dans la
foulée de l’offensive israélienne de juillet-août dernier contre
le puissant Hezbollah, les partis dits pro-syriens jouent
l’épreuve de force pour tenter d’élargir leur influence au sein
du gouvernement, associés à leur allié chrétien, le Courant
Patriotique Libre (CPL) du général Michel Aoun, dont le parti
n’est pas membre de l’actuelle coalition.
N’ayant pu obtenir gain de cause jusqu’à
présent, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a averti le
gouvernement qu’il risquait de plonger dans un « trou noir »
après avoir lancé un défi au camp pro-syrien en entérinant le
projet de tribunal, menaçant de recourir à des manifestations
populaires pour faire chuter le cabinet de Fouad Siniora. « Nous
sommes toujours déterminés à mettre en œuvre les actions que
nous avons décidées après la période de deuil », qui, selon
l’usage, court pendant une semaine à compter de la date des
funérailles, le 23 novembre, a ainsi déclaré dimanche le chef du
groupe parlementaire du puissant parti chiite, Mohamad Raad. Il
a également affirmé que « les ministres qui ont démissionné ne
reviendront pas sur leur décision sans garantie d’une entière
participation au processus de décision politique. Que la
majorité assume la responsabilité de sa loi hégémonique ». L’un
des ministres démissionnaires, Mohamad Fneich, a déclaré de son
côté : « Acceptez notre participation au sein d’un gouvernement
d’union nationale, et vous verrez si nous sommes prêts ou pas à
discuter du tribunal, mais ne nous tenez pas pour quantité
négligeable ».
Aujourd’hui, il est clair que le pays est
ainsi plongé dans une crise des institutions inédite depuis la
fin de la guerre civile (1975-1990), avec un gouvernement où la
communauté chiite est privée de représentation. Le risque est de
voir désormais chacune des parties vouloir aller au bout de sa
logique, avec tout ce que cela présente comme danger.
Abir Taleb