Fallait-il
que mon cœur tombe
comme une pomme verte
de l’unique branche de l’arbre généalogique
pour qu’ils découvrent enfin
la loi d’amour ?
Fallait-il que la peste se répande
avec ses ongles limés
et sa cravate éclatante
que les nouveau-nés soient enterrés
avant d’avoir reçu les noms qui leur conviennent ?
Fallait-il
toute cette terreur bestiale
répandue comme le clair de lune
tout ce silence lunaire
fallait-il
que nous revenions en arrière
de tant de siècles ?
Bourgeons de charbon
Les agences d’information
dans toutes les langues du monde
se lamentent sur mon cœur
entièrement carbonisé
dans toutes les langues du monde
Malgré cela
de nouveaux bourgeons
tirent leur langue du brasier
et choisissent — contre les agences d’information —|
la voie royale du soleil
Malgré cela
les nouveau-nés
sont plus nombreux que les tués
(Piètre consolation !)
Et malgré cela
la chanson fuse
au-dessus des champs de bataille :
Ah comme il est beau
le bourgeon rouge
sur le cœur entièrement carbonisé !
La résurrection
Ne vous attristez pas
le pauvre d’entre vous est riche
Ne vous affligez pas
le mort d’entre vous est vivant
mille fois vivant
Rentrez chez vous
faites des enfants à vos femmes
délaissez vos linceuls
vous ressusciterez
vous ressusciterez en moi ...
Un rien
Dans le couloir
il reste de la place pour un autre cadavre
quant au coeur
il est bondé jusqu’à la nausée
Quoi qu’il en soit
tu es seul maître de la décision
Ô jeune homme imberbe
tu as tout ton temps pour mourir
la multinationale des pelotons d’exécution
attend ton front divin
tes yeux chagrins
débordant des fleurs de la canicule
Ô jeune homme aussi beau qu’un volcan
aussi séduisant qu’un cyclope
comme ils ont lésé ta bouche enflammée
retardé le moment des baisers
lorsqu’ils ont inventé
ton souci tragique
de ce rien:
vivre ou mourir
Poème à fragmentation
Aleh ou Jezzine
ou alors Baäqaline
peut-être préfères-tu Damour
ou plutôt Beyrouth
Ô oiseau
où vas-tu mourir ?
Croissent dans les tourments
la rose de ma mort
les plus belles choses
et ma braise
sous l’eau se ravive
Un crime bleu
fend le large
un crime blanc
gagne la terre ferme
un crime ... de quelle couleur ?
pleut du ciel entier
(Celui qui sème l’illusion
ne peut espérer la récolte)
Mon sang est l’ornement de l’univers
Mon crâne veille toute la nuit
et la vipère bigarrée
veille de même
gare, gare
à la colère des vivants et des morts !
Une balançoire dans les nuages
la mort alentour
une petite fille noyée de sang
réclame sa balançoire
et repousse les décombres
Qui frappe à la porte de la maison
à une heure pareille ?
Traduction de Abdellatif Laâbi