J’ai plus de chance que Naguib
Mahfouz. Lui, il a reçu le prix Nobel, qui est un savant ayant
découvert ce qui nuit à l’humanité, tandis que moi j’ai reçu le
prix Naguib Mahfouz, celui qui est utile à l’humanité !
La deuxième chose est que Mahfouz n’est pas
simplement un écrivain égyptien ou arabe, mais une valeur
culturelle, civilisationnelle et nationale. Le fait de
m’attribuer un prix portant le nom de Mahfouz, est un hommage
aux idées que je porte, à l’esprit de ma poésie, c’est-à-dire à
l’esprit de liberté, de révolte, de paix, de progrès, des
valeurs arabes et humaines. Si l’on m’avait décerné un prix
portant le nom par exemple de Donald Rumsfeld, je l’aurais
assurément tout de suite refusé. L’importance n’est pas dans le
prix en tant que tel, mais dans le nom qu’il porte. C’est un
hommage non seulement à ma poésie mais aussi à la culture et à
la poésie arabe, puisqu’il reflète le respect de cette nation à
ses poètes et à ses écrivains.
— Nous connaissons votre correspondance avec
Mahmoud Darwich. Vous êtes couronné du prix Mahfouz, le père du
roman égyptien. Dans quelle mesure votre parcours est-il marqué
par le récit en prose ?
— Il existe entre Naguib Mahfouz et moi une
alchimie qui date de très longtemps. Je lui ai rendu hommage
dans un de mes poèmes paru en 1965, alors qu’il n’avait pas
encore toute cette renommée. Là et dans le cadre de Sardiyat
Iram (le récit d’Iram), figure un message à Naguib Mahfouz,
parce que j’ai senti les soucis de cet écrivain, son élan
spirituel et son ambition humaniste depuis mon très jeune âge. A
ma première visite au Caire, il m’a surpris par son accueil
chaleureux en me disant : « Bienvenue mon ami que je n’ai pas
vu, mais qui est quand même ami de longue date ». Mahfouz
suivait toujours mes nouvelles écritures avec beaucoup
d’intimité, bien avant l’ouverture des frontières. Nous avions
une relation spéciale et dès que nous nous sommes rencontrés,
cette relation s’est intensifiée. Il me faisait sentir à chaque
rencontre que j’avais une place exceptionnelle chez lui, cet
amour exceptionnel je l’ai aussi pour sa littérature et pour sa
personne. Quand il est mort, j’ai senti que j’ai perdu un membre
de ma famille.
— Comment évaluez-vous à l’heure actuelle la
poésie de la résistance ? Est-ce qu’elle a pu renaître de ses
cendres ou bien elle se rapproche d’une façon ou d’une autre de
celle des années 1960 et 1970 ?
— Permettez-moi, je n’aime pas généraliser,
je n’ai rien à faire avec les appellations de la poésie de la
résistance et les poètes de la résistance, je n’en fais pas
partie. Ils disent que j’en suis un, peut-être qu’ils ont
raison, mais il n’y a point d’entreprise ni d’institution de la
poésie de la résistance. Ce que vous appelez poème de
résistance, je le considère poème de vie, j’écris ma vie.
L’étiquette vient de l’extérieur, je ne me suis pas appelé poète
de la résistance, c’est vous qui me l’avez collé, vous pourrez
me l’ôter, mais j’écrirai quand même mon poème. Je n’aime pas
faire partie d’un troupeau, il n’y a pas de troupeaux de poètes
: poètes de religion, poètes de révolte. Tant qu’il y a
occupation, tant qu’il y a oppression, ma poésie demeurera sur
le champ de bataille. J’affronte l’arme de destruction globale
imposée par les agresseurs, avec la poésie. Et je triompherai.
— Quel est le secret de cet optimisme qui
vous habite par delà le réel pesant ? Un optimisme qui n’échappe
pas à vos vers « Vous ne pourrez vaincre nos désirs / Vous ne
pourrez briser nos âmes / Nous sommes le destin décidé, Avancez
» ?
— Le désespoir est un luxe qui coûte
énormément cher, je ne peux pas payer la facture du désespoir.
Les gens aisés peuvent désespérer, tandis que pour moi c’est la
mort. Je ne veux ni mourir ni me résigner. Je ne forge pas
l’optimisme, mais c’est mon moyen de défendre ma vie et mon
existence. On ne me donne pas le choix entre la déception et
l’optimisme : ou bien être ce que je suis, ou bien je suis mort
et vaincu. Je ne veux, permettez-le moi, ni mourir ni être battu.
— La traduction de vos poèmes vers le
français est très limitée par rapport à votre production
prolifique et votre popularité au-delà du monde arabe...
— Je n’ai derrière moi ni Etat, ni
institution qui sélectionne mes œuvres pour la traduction. Les
traductions de certains de mes recueils vers les langues
étrangères sont venues par la force du poème. C’est ma poésie
qui me fait du marketing, moi je ne la commercialise pas. Il y a
quelques mois, j’ai été invité à l’Université de Rome pour la
sortie de la traduction d’un de mes recueils, je ne connaissais
ni le traducteur, ni personne, mais le poème parvient d’une
façon ou d’une autre je ne sais comment. Je n’ai ni Etat, ni
parti, ni journal, je n’ai pas le moindre emplacement dans le
jeu politique ni dans celui du marché dans le monde. Parfois, je
sens que je viens d’une autre planète l
Propos recueillis par
Dina Kabil