Al-Ahram Hebdo, Littérature | « Le désespoir est un luxe dont je ne peux pas payer la facture »
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 29 novembre à 3 décembre  2006, numéro 638

 

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Littérature

Le poète palestinien Samih Al-Qassim est le lauréat du prix Naguib Mahfouz décerné par l’Union des écrivains arabes. Entretien et extraits de son recueil traduit en français Je t’aime au gré de la mort (éditions de Minuit).

« Le désespoir est un luxe dont je ne peux pas payer la facture »

Al-ahram hebdo : Que signifie pour vous le prix Mahfouz décerné par l’Union des écrivains arabes, vous qui êtes connu par votre engagement pour l’inéluctabilité d’une union arabe ?

Samih Al-Qassim : J’ai plus de chance que Naguib Mahfouz. Lui, il a reçu le prix Nobel, qui est un savant ayant découvert ce qui nuit à l’humanité, tandis que moi j’ai reçu le prix Naguib Mahfouz, celui qui est utile à l’humanité !

La deuxième chose est que Mahfouz n’est pas simplement un écrivain égyptien ou arabe, mais une valeur culturelle, civilisationnelle et nationale. Le fait de m’attribuer un prix portant le nom de Mahfouz, est un hommage aux idées que je porte, à l’esprit de ma poésie, c’est-à-dire à l’esprit de liberté, de révolte, de paix, de progrès, des valeurs arabes et humaines. Si l’on m’avait décerné un prix portant le nom par exemple de Donald Rumsfeld, je l’aurais assurément tout de suite refusé. L’importance n’est pas dans le prix en tant que tel, mais dans le nom qu’il porte. C’est un hommage non seulement à ma poésie mais aussi à la culture et à la poésie arabe, puisqu’il reflète le respect de cette nation à ses poètes et à ses écrivains.

— Nous connaissons votre correspondance avec Mahmoud Darwich. Vous êtes couronné du prix Mahfouz, le père du roman égyptien. Dans quelle mesure votre parcours est-il marqué par le récit en prose ?

— Il existe entre Naguib Mahfouz et moi une alchimie qui date de très longtemps. Je lui ai rendu hommage dans un de mes poèmes paru en 1965, alors qu’il n’avait pas encore toute cette renommée. Là et dans le cadre de Sardiyat Iram (le récit d’Iram), figure un message à Naguib Mahfouz, parce que j’ai senti les soucis de cet écrivain, son élan spirituel et son ambition humaniste depuis mon très jeune âge. A ma première visite au Caire, il m’a surpris par son accueil chaleureux en me disant : « Bienvenue mon ami que je n’ai pas vu, mais qui est quand même ami de longue date ». Mahfouz suivait toujours mes nouvelles écritures avec beaucoup d’intimité, bien avant l’ouverture des frontières. Nous avions une relation spéciale et dès que nous nous sommes rencontrés, cette relation s’est intensifiée. Il me faisait sentir à chaque rencontre que j’avais une place exceptionnelle chez lui, cet amour exceptionnel je l’ai aussi pour sa littérature et pour sa personne. Quand il est mort, j’ai senti que j’ai perdu un membre de ma famille.

— Comment évaluez-vous à l’heure actuelle la poésie de la résistance ? Est-ce qu’elle a pu renaître de ses cendres ou bien elle se rapproche d’une façon ou d’une autre de celle des années 1960 et 1970 ?

— Permettez-moi, je n’aime pas généraliser, je n’ai rien à faire avec les appellations de la poésie de la résistance et les poètes de la résistance, je n’en fais pas partie. Ils disent que j’en suis un, peut-être qu’ils ont raison, mais il n’y a point d’entreprise ni d’institution de la poésie de la résistance. Ce que vous appelez poème de résistance, je le considère poème de vie, j’écris ma vie. L’étiquette vient de l’extérieur, je ne me suis pas appelé poète de la résistance, c’est vous qui me l’avez collé, vous pourrez me l’ôter, mais j’écrirai quand même mon poème. Je n’aime pas faire partie d’un troupeau, il n’y a pas de troupeaux de poètes : poètes de religion, poètes de révolte. Tant qu’il y a occupation, tant qu’il y a oppression, ma poésie demeurera sur le champ de bataille. J’affronte l’arme de destruction globale imposée par les agresseurs, avec la poésie. Et je triompherai.

— Quel est le secret de cet optimisme qui vous habite par delà le réel pesant ? Un optimisme qui n’échappe pas à vos vers « Vous ne pourrez vaincre nos désirs / Vous ne pourrez briser nos âmes / Nous sommes le destin décidé, Avancez » ?

— Le désespoir est un luxe qui coûte énormément cher, je ne peux pas payer la facture du désespoir. Les gens aisés peuvent désespérer, tandis que pour moi c’est la mort. Je ne veux ni mourir ni me résigner. Je ne forge pas l’optimisme, mais c’est mon moyen de défendre ma vie et mon existence. On ne me donne pas le choix entre la déception et l’optimisme : ou bien être ce que je suis, ou bien je suis mort et vaincu. Je ne veux, permettez-le moi, ni mourir ni être battu.

— La traduction de vos poèmes vers le français est très limitée par rapport à votre production prolifique et votre popularité au-delà du monde arabe...

— Je n’ai derrière moi ni Etat, ni institution qui sélectionne mes œuvres pour la traduction. Les traductions de certains de mes recueils vers les langues étrangères sont venues par la force du poème. C’est ma poésie qui me fait du marketing, moi je ne la commercialise pas. Il y a quelques mois, j’ai été invité à l’Université de Rome pour la sortie de la traduction d’un de mes recueils, je ne connaissais ni le traducteur, ni personne, mais le poème parvient d’une façon ou d’une autre je ne sais comment. Je n’ai ni Etat, ni parti, ni journal, je n’ai pas le moindre emplacement dans le jeu politique ni dans celui du marché dans le monde. Parfois, je sens que je viens d’une autre planète l

Propos recueillis par
Dina Kabil

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Samih Al-Qassim

Samih Al-Qassim est né en 1939 dans la ville jordanienne de Larkah, où son père, capitaine de l’armée des frontières, était en garnison. Originaires de Ramah en Palestine, ses parents sont issus d’une grande famille d’intellectuels et d’imams druzes. Après des études secondaires à Nazareth, Samih Al-Qassim commence des études de philosophie et d’économie politique à Moscou, qu’il interrompt pour se consacrer à la poésie, aux activités militantes et au journalisme. Il occupe des fonctions importantes dans plusieurs journaux et revues (Al-Ittihad, Al-Ghad, Al-Jadid). Ces activités lui valent d’être emprisonné à plusieurs reprises, licencié de son travail ou soumis à assignation à résidence. Traduite en plusieurs langues, son œuvre est particulièrement abondante et variée : plus d’une vingtaine de recueils de poèmes mais aussi des récits, une pièce de théâtre et des essais. Oheboki kama yachtahi al-mawt (Je t’aime au gré de la mort) est le premier recueil consacré à Samih Al-Qassim en traduction française, paru aux éditions de Minuit en 1988. Il comporte cinq œuvres du poète palestinien « au souffle et images bibliques » : Ils ne l’ont pas tué, ils ne l’ont pas crucifié, il y a eu méprise (1976), Je t’aime au gré de la mort (1980), Les Points cardinaux de l’âme (1983), Sacrifices (1983), et Persona non grata (1986). Un deuxième recueil est publié, intitulé Une poignée de lumière, poèmes (Circé, 1997).

 

 




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