La
chose et son contraire, c’est ainsi que l’on peut qualifier le
discours officiel de l’Etat en ce qui concerne les universités.
Le cheval de bataille du ministre de l’Enseignement supérieur
est la nécessité de relever le niveau de l’enseignement
supérieur en Egypte. Des intentions que l’on ne peut guère
récuser, d’autant plus qu’il est évident que nombreux échecs et
lacunes enregistrés à tous les niveaux, sociaux, culturels et
économiques, s’expliquent par la baisse de niveau des diplômés
universitaires. Et pour réformer cet état de choses, il faut
trouver les moyens de le faire. Et comme on dit que l’argent est
le nerf de la guerre, c’est le financement d’une telle réforme
qui devient la principale problématique. Comment gérer un
enseignement universitaire si l’on ne dispose des fonds
nécessaires ? D’ici à proposer une privatisation, conditionnée
il est vrai, il n’y a qu’un pas qui reste difficile à franchir.
Ainsi est-il question tout d’abord de séparer la propriété des
établissements universitaires et leur gestion, d’une part, et
les mécanismes de financement d’autre part. Pour ce faire, il
faudrait créer un conseil suprême de l’enseignement supérieur et
un conseil de curateurs, qui comprendrait des représentants du
secteur privé et des organismes de la société civile. Les
universités auront le droit de gérer leurs finances et celui
d’obtenir un soutien extérieur. Il s’agirait ainsi d’un pas vers
la privatisation et la suppression de l’enseignement gratuit,
selon de nombreux observateurs, puisqu’il est difficile jusqu’à
présent de déchiffrer le discours officiel du ministre. «
Appliquer ce projet serait le premier pas vers la suppression de
l’enseignement gratuit », estime Mohamad Aboul-Ghar, professeur
à la faculté de médecine. Il relève que de grandes
problématiques se posent. « Un conseil de curateurs n’existe
qu’aux Etats-Unis, où les personnes les plus riches se chargent
du financement des universités. Et dans les universités privées
égyptiennes, s’il n’y a pas de privatisation prévue à quoi peut
servir un conseil de curateurs ? ». Pour Aboul-Ghar, seule la
Communauté des affaires en Egypte ferait partie des curateurs et
pas la société civile.
Aboul-Ghar, comme les autres opposants à ce
projet de loi, craint donc une privatisation abusive. Nombreux
sont ceux qui se demandent si les disciplines fondamentales de
recherches comme les sciences et les sciences humaines
trouveront un financement. Ces généreux bailleurs de fonds
chercheront plutôt à financer des études pratiques en rapport
direct avec leur business. L’Université française en est un
exemple.
L’autre volet concerne le statut des
professeurs. Il s’agit de les désigner suite à un concours et
pour une durée renouvelable déterminée de cinq ans. Le
renouvellement étant conditionné par une preuve présentée par le
professeur qu’il évolue d’année en année. Précarité de l’emploi
universitaire ou moyen de stimuler l’esprit de recherche ? C’est
toujours le flou artistique maintenu par le ministre ou les
auteurs des propositions qui datent d’avant qu’il n’obtienne,
lui, le portefeuille.
Ici, il s’agit de craintes de voir un tel
procédé de nomination tourner vers le favoritisme. Nabawiya
Abdel-Aziz, professeure à la faculté de pharmacologie de
l’Université du Caire et de l’Université du 6 Octobre, explique
que les propositions du ministre de l’Enseignement supérieur
seraient bien utiles, si elles étaient appliquées de manière
juste. Autrement, « on va ouvrir la porte au piston. Autrefois,
le professeur savait bien qu’il ne pourrait jamais obtenir les
degrés scientifiques que suite à un travail bien mené ».
Quadrature du cercle ?
Wafiya Mohamad Abdel-Hamid, maître assistant
à la faculté de lettres de l’Université de Hélouan, explique que
le fait d’évaluer les professeurs chaque 3 ou 5 ans dans les
mauvaises conditions actuelles n’est pas de la justice « avec
les salaires de misère, des bibliothèques très pauvres,
l’inexistence des moyens qui aident le professeur à s’évaluer
... ce dernier n’a d’autres moyens que de payer des milliers de
livres pour acheter des ouvrages et des moyens de recherches
pour un renouvellement hasardeux ». Est-ce la quadrature du
cercle ? Difficile de continuer sans financement permettant de
prodiguer un véritable enseignement. Mais difficile aussi
d’édicter des mesures et des lois peu applicables dans notre
environnement social et culturel. Kamal Riyad, professeur
d’ingénierie à l’Université de Aïn-Chams, pense que le
gouvernement devrait plutôt « aider les universités à augmenter
leurs ressources financières pour créer des centres de recherche
et assurer des services payés en faveur de la société ».
Les contours de ces propositions, si elles
manquent de clarté, témoignent cependant d’une tendance générale
du gouvernement de tout laisser au secteur privé et faire en
sorte que l’Etat se retire de tous les domaines. Cela s’avère
dans des domaines vitaux comme la santé, le transport et
l’approvisionnement. Sur le plan précis de l’enseignement
universitaire, ce sera le coup de grâce porté aux classes
moyennes, longtemps vecteurs de tout progrès et réduites depuis
un long processus au minimum. Selon le journaliste Makram
Mohamad Ahmad, « un fossé pourrait se créer entre l’élite et la
majorité de la population ». En fait, c’est ce qui semble la
conséquence immédiate de mesures qui reflètent un certain mode
de pensée. Dangereux aussi dans la mesure où la disparition
programmée de la classe des lettrés sera lourde de conséquences.
Au profit de qui ? C’est bien la question. Sans doute
l’enseignement religieux en sera-t-il le principal bénéficiaire
.
Ahmed Loutfi et Sabah Sabet