La
dialectique de la tradition et de la modernité s’expose de
manière très visuelle à travers les photos-couleurs de
l’Egypto-Français Nabil Boutros (52 ans) et de l’Allemand Julian
Röder (25 ans). Ils se sont croisés à Alexandrie en juillet
dernier et chacun a tenté de porter un regard différent sur
l’Egypte moderne d’aujourd’hui. Mais que veut dire « moderne » ?
Au galop de la mondialisation ? Une société mise en chantier ?
Un pays en train de se forger une nouvelle identité culturelle,
un certain entre-deux ? Le brassage des hommes et des
marchandises, cela saute aux yeux. Tous les schémas urbains,
jusqu’ici établis, sont remis en cause. « Sans réponse
particulière, j’ai entrepris de mettre en image cette modernité
», résume bien Nabil Boutros, qui s’est toujours intéressé aux
lieux habités et aux portraits d’Egyptiens. Ici, dans cette
exposition se tenant sous l’intitulé Global-Local, c’est
l’espace qui prime à ses yeux. Il prend le dessus sur les
habitants.
Souvent, il s’agit chez lui d’espaces polis,
brillant de mille éclats. Les centres commerciaux paraissent
comme un vide lumineux, des univers travestis. C’est l’Egypte
des « resorts » qu’il décrit, jouant avec les dimensions et les
perspectives. On est dans la culture du GRAND à l’américaine, de
quoi justifier (peut-être) le recours aux grands formats. Les
agencements de l’artiste font que rien n’est innocent sur ces
photos. On est sûr que l’on n’est pas au Kansas City où a été
conçu le premier mall de l’Histoire moderne en 1924, mais plutôt
entre Le Caire et Alexandrie. Toutefois, les photos nous
introduisent bien à la culture de la copie, caractéristique de
la société globale. Dans des décors factices, les visiteurs sont
des consommateurs qu’on invite à se décharger du poids de leur
identité, à s’immerger, à acheter, à s’oublier… C’est le monde
de la nouvelle cité Dream Land, des malls City Stars ou San
Stefano, des deux tours jumelles de l’empire Sawirès avec vue
sur le Nil... d’un palmier portant une antenne en son cœur,
détail caché d’une mondialisation qui stimule les rêves, mais
aiguise aussi les frustrations.
Julian
Röder focalise plus sur le jeu de contrastes, vu par un étranger.
Ce jeune Allemand, de l’agence Ostkreuz, débarque pour la
première fois en Egypte. Il est évident que les femmes voilées
qui font du lèche-vitrine ou servent dans les fast-foods
attirent son attention. Sur l’une des photos, elles sont assises
à même le sol dans un jardin public, au croisement des ponts et
de la laideur du béton. L’enseigne d’Habitat coexiste avec les
grands magasins appartenant à l’Etat ou avec la carrosse d’un
vendeur ambulant de figues de barbarie. Un capitalisme moderne
rampant côtoie des gens simples toujours très attachés au
paradis de Dieu.
Dalia Chams