Al-Ahram Hebdo, Visages |Ezzat Abou-Auf
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 22 au 28 novembre 2006, numéro 637

 

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Visages

Ezzat Abou-Auf, l’un des comédiens les plus originaux de sa génération, a souvent joué les citoyens peinant à trouver leur place. Voilà cet homme de culture dans un nouveau rôle : directeur du Festival international du film du Caire.

On ne vit que deux fois

Difficile de ne pas voir un aigle, même bien caché, dans cet homme grand de taille, à l’allure sûre et gracieuse. A quoi pouvait-il songer ? Qu’y a-t-il dans la tête de ce grand gaillard, réputé pour être équilibré et éclairé, qui vient d’achever l’organisation du 30e Festival international du film du Caire, dont il assume actuellement la direction ?

Brassant tous les ressorts de la direction du festival, les plus classiques et les plus retors, il y a apporté une touche de coordination et d’harmonie. Avec l’œil d’un cyclone clément, il a observé les efforts synchrones des coulisses qui marchent et avancent les rangs serrés, avec la perspective réconfortante d’apporter du changement sans nier les mérites de ses prédécesseurs, et d’ouvrir la recherche de nouvelles voies pour rehausser la performance du festival. Apport capital : il l’a doté d’un marché. « Il est nécessaire que les sélectionneurs des chaînes satellites, régionales et internationales, et les distributeurs du monde entier puissent faire leurs choix de film au festival pour en approvisionner leurs grilles de programme. Cette dimension mercantile manquait à l’affirmation de la notoriété de cette manifestation », commente Ezzat. D’autre part, il lui a ajouté un jury pour les films tournés en numérique. « Des films comme Star Wars et The Lords of the Royal Ring ont été tournés avec des caméras digitales et ont remporté plusieurs oscars. Le numérique est une technique et une dynamique d’avenir dont il convient de favoriser la diffusion et sensibiliser les industriels à l’instrumentalisation », explique Ezzat. De même, il a conçu l’organisation d’un séminaire sur le piratage des supports de diffusion des films. Un problème endémique dont souffrent les producteurs et les distributeurs qui peinent à réunir les retombées de leur exploitation. Ezzat a déployé aussi tout son potentiel d’éloquence et d’énergie pour accueillir des vedettes de renom afin de redorer le prestige de la manifestation. Dernière note de discipline : il a insisté sur le respect scrupuleux de la programmation des films conformément à l’ordre des grilles conçues avant le lancement du festival.

Ce qui frappe chez Ezzat, c’est sa lucidité et son implication dans un travail à la fois maîtrisé et totalement libre. Cela donne envie de connaître la carrière qu’a construite ce comédien avec des plans parfois contradictoires, des échappées, des repentirs et des interrogations sur la valeur de toute chose et de tout acte. Au début, tout le prédestinait à être musicien. Enfant, il s’émeut au son du violon que joue admirablement son père, un honorable officier, musicien et historien de l’esthétique de la musique. « Je voyais la musique sous les mêmes couleurs de mon enfance. Couleurs de bonheur, de douceur et d’esthétique. Voire c’est le début de la conscience de soi-même ». Ainsi, passe-t-il une enfance où il s’ouvre à un ordre où les notes de musique se mêlent inextricablement au discernement du monde. Naturellement, il s’inscrit au Conservatoire pour étudier la musique de l’âge de 9 ans jusqu’à 18 ans. Cependant, après le bac, il devait combler le vœu pieux de son père de devenir médecin. Mais, dès la première année préparatoire de médecine à l’Université d’Al-Azhar, il fonde sa troupe Les Petits chats. Des musiciens au talent en herbe, tels Omar Khorchid, Hani Chénouda, Wagdi Francis, Omar Khaïrat le rejoignent, donnant de l’ampleur à la troupe. Mais c’est plus tard, avec la troupe Four M qu’il fonde avec ses sœurs à la fin de ses études, qu’il bouscule les canons du folklore traditionnel, débouchant sur une exceptionnelle innovation du pop mêlant les accents orientaux aux tonalités occidentales. « Le résultat fut glorieux, notre troupe a été portée aux cieux par les jeunes avides de casser le rythme lent et les paroles qu’égrènent des divas appartenant à une autre ère », dit-il. Le plus touchant dans ses propos est cette approche de la joie, ce qu’elle a de fragile, inattendu et mérité toujours.

C’est en exerçant, pendant quelques années, le métier de médecin qu’il se trouve aux prises avec un quotidien où la mort est présente sans cesse. Il accueille des patients jeunes atteints de crise cardiaque et des enfants leucémiques. Ainsi, à 20 ans, cet homme de grande culture avoue avoir « développé une sympathie et un intérêt irrésistible à la mort, dans un mélange d’attraction et de répulsion ». « La mort est cette ombre qui se profile au fond d’un tableau comme un point aveugle, un secret qui coulisse en silence », explique-t-il. C’est en méditant sur un ouvrage en quatre volumes du philosophe indien musulman, Wahideddine Khan, sur la mort et la vie attendue dans l’au-delà, qu’il va tenter de trouver le point d’équilibre où il pourrait accepter la mort, celui où elle est enfin supportable, peut-être une fin heureuse. « Je ne conçois pas la mort comme une chute, un effondrement, mais la réplique physique, le contrepoint lumineux de la vie », proclame-t-il. C’est alors qu’il se met à cultiver un autre don qui consiste à ouvrir des voies de rapprochement entre la science et la religion. Il observe la façon dont la science — objets, diagnostics, raisonnement, langages — peut investir le champ religieux, « simplement parce que les scientifiques s’intéressent de plus en plus à l’amour, aux émotions et à la foi en Dieu, Le Tout-Puissant ». Selon Ezzat, Einstein a déjà émis la thèse de prouver l’existence de Dieu, maître de l’univers, par un calcul rationnel des chiffres. Dans cette optique, Ezzat prend l’exemple de la perfection du système neurologique central de l’homme. Le même système neurotransmetteur fonctionne, à merveille et de façon identique, dans une simple cellule vivante comme dans le corps humain. La cellule se détraque au niveau moléculaire au contact du feu, comme tout fragment du corps humain. Les problèmes du monde sont mêlés chez Ezzat à des histoires de dysfonctionnement d’enzymes et d’acides. « Qui mesurera jamais les dégâts causés à l’amour, à l’amitié, et à tous les rêves de bonheur par un excès ou un déficit de tel ou tel neurotransmetteur ? », s’interroge-t-il pour se rendre à l’évidence qu’il y a un ordre conçu par Dieu pour harmoniser et régler le déroulement de la vie des humains, de la nature et de toutes les créatures. Il croit fermement au verset coranique : « Il ne nous arrive rien qui ne soit décidé par Dieu », mais il met cette conviction au service d’un savoir épuré, soumis aux critères de vérification. C’est ainsi qu’il devient réconcilié avec lui-même, capable de compassion pour les autres, sans jamais convoiter ce qui ne lui appartient pas. « L’homme est une somme d’expériences, d’épreuves, de rêves et de moyens de les accomplir. Dieu a fait à l’homme ce cadeau de se découvrir soi-même plus original qu’il ne se croyait. A tout le moins plus singulier », précise-t-il. La croyance en Dieu est constamment présente, source d’infinies sensations et de sagesse dans sa vie.

L’amour occupe une place privilégiée également dans sa vie. Mari et père comblé, il évoque qu’avec sa femme qu’il a épousée à un très jeune âge, le mot « couple » prend sa signification adéquate avec ce qu’il suppose d’ouverture et d’entente amoureuse et intellectuelle, où chacun, à son propre lieu, jouit d’une liberté de penser et d’agir. En 1992, lorsque sa troupe Four M se démantèle, sa vie prend soudain un autre tournant. Au Pub 28, où il dîne avec son épouse et des amis, le cinéaste Khaïri Béchara note sa présence et lui propose de jouer un rôle pivot dans son film Ice cream fi Gleem (crème glacée à Gleem). Il se rend au casting sans illusion. Mais Khaïri lui attribue le rôle d’un producteur qui fonde la troupe d’un chanteur débutant, dans le film. Le résultat est satisfaisant et le film est salué par la critique et le public. C’est là que la chance tourne pour Ezzat. Sa rencontre avec Khaïri Béchara, qui note sa grâce naturelle et sa capacité magistrale de force et d’é de vivre et de faire vivre les autres autour de lui, lui permet d’accomplir sa destinée. Lui qui ne se reconnaissait pas un talent de comédien mais de musicien. Depuis, les réalisateurs lui proposent des rôles centraux dans leurs œuvres pour montrer la difficulté de l’individu à trouver sa place dans une société où tout semble bloqué, piégé : le jeu politique, les rapports économiques et sociaux, les relations entre les hommes et les femmes. Il attire dès lors l’attention du scénariste Wahid Hamed et du réalisateur Ismaïl Abdel-Hafez qui lui attribuent un rôle d’envergure dans le feuilleton Al-Aëla (la famille). Il y incarne Fikri Yaqout, un gigolo qui se heurte à l’extrémisme aguerri des islamistes. Un incessant chassé-croisé, qui le confronte à leur discours moralisateur et leurs invectives, intensifie l’intérêt du spectateur. Le sujet était tabou au moment où l’emprise des islamistes sur la société était forte. Mais Ezzat réussit à le briser en éclats de miroirs.

Depuis, il se livre à l’exercice de la comédie avec un plaisir communicatif. « Faire de la comédie n’est pas seulement un moyen ou un outil pour donner forme à des personnages extraits de notre registre personnel. Mais une partie de l’intimité, un rêve, un désir, un manque. Le puits profond où prennent forme les secrets de l’espèce humaine ». Toutefois, le rôle inattendu, qui se distingue du vilain qu’il se complaît à faire, et qui lui vaut tant d’éloges et d’honneurs, est celui d’un homme conventionnel, plié aux normes de la routine inhérente à la condition de la classe moyenne, malmené par sa femme, dans le film Asrar al-banate (secrets de jeunes filles) de Magdi Ahmad Ali. Mais lorsqu’il apprend que sa fille unique est en difficulté en raison d’une grossesse accidentelle, il s’en prend au réel et se révèle combattant pour la liberté et la dignité. Cet été, il parvient aussi à nous séduire dans Wahed min al-nass (un homme ordinaire) d’Ahmad Galal, où tantôt il se fonde dans l’ethos de la générosité du notable néo-libéral, tantôt le brave à des fins personnelles, représentant le prototype de l’opportuniste qui a enfin marqué son territoire, en modélisant les comportements de son entourage sur le mode de la corruption. Laissant deviner le danger de l’instinct, la passion du pouvoir et les guerres de territoires des élites, les plus meurtrières. A présent, il cumule à son actif plus de 46 films et 66 feuilletons.

L’exactitude est sa norme, il n’oublie jamais les exigences de la religion, mais partisan d’une spiritualité philosophique, il se soumet à une intelligence pratique : « Dieu est grand et miséricordieux, si je suis exempt de péchés, Il n’aura rien à me pardonner ». C’est ce plaisir de l’intelligence qu’il vénère et qui l’autorise à fumer et à boire sans excès. Voilà décidément une singulière délivrance. Et si c’était cela qui fait sa force ? On le trouve non pas enfermé, asservi à un dogme ; au contraire, il est lui-même, plus libre, équilibré, continuant à inventer et améliorer son devenir l

Amina Hassan et Osman Fekri

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Jalons

1948 : Naissance au Caire.

1966 : Baccalauréat de sciences.

1968 : Diplôme du Conservatoire.

1978 : Diplôme de médecine de l’Université d’Al-Azhar.

2003 : Prix du meilleur acteur du Festival international du film du Caire et du Festival national du cinéma égyptien.

2006 : Directeur du Festival international du film du Caire.

 

 




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