Difficile de ne pas voir un aigle, même bien
caché, dans cet homme grand de taille, à l’allure sûre et
gracieuse. A quoi pouvait-il songer ? Qu’y a-t-il dans la tête
de ce grand gaillard, réputé pour être équilibré et éclairé, qui
vient d’achever l’organisation du 30e Festival international du
film du Caire, dont il assume actuellement la direction ?
Brassant tous les ressorts de la direction du
festival, les plus classiques et les plus retors, il y a apporté
une touche de coordination et d’harmonie. Avec l’œil d’un
cyclone clément, il a observé les efforts synchrones des
coulisses qui marchent et avancent les rangs serrés, avec la
perspective réconfortante d’apporter du changement sans nier les
mérites de ses prédécesseurs, et d’ouvrir la recherche de
nouvelles voies pour rehausser la performance du festival.
Apport capital : il l’a doté d’un marché. « Il est nécessaire
que les sélectionneurs des chaînes satellites, régionales et
internationales, et les distributeurs du monde entier puissent
faire leurs choix de film au festival pour en approvisionner
leurs grilles de programme. Cette dimension mercantile manquait
à l’affirmation de la notoriété de cette manifestation »,
commente Ezzat. D’autre part, il lui a ajouté un jury pour les
films tournés en numérique. « Des films comme Star Wars et The
Lords of the Royal Ring ont été tournés avec des caméras
digitales et ont remporté plusieurs oscars. Le numérique est une
technique et une dynamique d’avenir dont il convient de
favoriser la diffusion et sensibiliser les industriels à
l’instrumentalisation », explique Ezzat. De même, il a conçu
l’organisation d’un séminaire sur le piratage des supports de
diffusion des films. Un problème endémique dont souffrent les
producteurs et les distributeurs qui peinent à réunir les
retombées de leur exploitation. Ezzat a déployé aussi tout son
potentiel d’éloquence et d’énergie pour accueillir des vedettes
de renom afin de redorer le prestige de la manifestation.
Dernière note de discipline : il a insisté sur le respect
scrupuleux de la programmation des films conformément à l’ordre
des grilles conçues avant le lancement du festival.
Ce qui frappe chez Ezzat, c’est sa lucidité
et son implication dans un travail à la fois maîtrisé et
totalement libre. Cela donne envie de connaître la carrière qu’a
construite ce comédien avec des plans parfois contradictoires,
des échappées, des repentirs et des interrogations sur la valeur
de toute chose et de tout acte. Au début, tout le prédestinait à
être musicien. Enfant, il s’émeut au son du violon que joue
admirablement son père, un honorable officier, musicien et
historien de l’esthétique de la musique. « Je voyais la musique
sous les mêmes couleurs de mon enfance. Couleurs de bonheur, de
douceur et d’esthétique. Voire c’est le début de la conscience
de soi-même ». Ainsi, passe-t-il une enfance où il s’ouvre à un
ordre où les notes de musique se mêlent inextricablement au
discernement du monde. Naturellement, il s’inscrit au
Conservatoire pour étudier la musique de l’âge de 9 ans jusqu’à
18 ans. Cependant, après le bac, il devait combler le vœu pieux
de son père de devenir médecin. Mais, dès la première année
préparatoire de médecine à l’Université d’Al-Azhar, il fonde sa
troupe Les Petits chats. Des musiciens au talent en herbe, tels
Omar Khorchid, Hani Chénouda, Wagdi Francis, Omar Khaïrat le
rejoignent, donnant de l’ampleur à la troupe. Mais c’est plus
tard, avec la troupe Four M qu’il fonde avec ses sœurs à la fin
de ses études, qu’il bouscule les canons du folklore
traditionnel, débouchant sur une exceptionnelle innovation du
pop mêlant les accents orientaux aux tonalités occidentales. «
Le résultat fut glorieux, notre troupe a été portée aux cieux
par les jeunes avides de casser le rythme lent et les paroles
qu’égrènent des divas appartenant à une autre ère », dit-il. Le
plus touchant dans ses propos est cette approche de la joie, ce
qu’elle a de fragile, inattendu et mérité toujours.
C’est en exerçant, pendant quelques années,
le métier de médecin qu’il se trouve aux prises avec un
quotidien où la mort est présente sans cesse. Il accueille des
patients jeunes atteints de crise cardiaque et des enfants
leucémiques. Ainsi, à 20 ans, cet homme de grande culture avoue
avoir « développé une sympathie et un intérêt irrésistible à la
mort, dans un mélange d’attraction et de répulsion ». « La mort
est cette ombre qui se profile au fond d’un tableau comme un
point aveugle, un secret qui coulisse en silence »,
explique-t-il. C’est en méditant sur un ouvrage en quatre
volumes du philosophe indien musulman, Wahideddine Khan, sur la
mort et la vie attendue dans l’au-delà, qu’il va tenter de
trouver le point d’équilibre où il pourrait accepter la mort,
celui où elle est enfin supportable, peut-être une fin heureuse.
« Je ne conçois pas la mort comme une chute, un effondrement,
mais la réplique physique, le contrepoint lumineux de la vie »,
proclame-t-il. C’est alors qu’il se met à cultiver un autre don
qui consiste à ouvrir des voies de rapprochement entre la
science et la religion. Il observe la façon dont la science —
objets, diagnostics, raisonnement, langages — peut investir le
champ religieux, « simplement parce que les scientifiques
s’intéressent de plus en plus à l’amour, aux émotions et à la
foi en Dieu, Le Tout-Puissant ». Selon Ezzat, Einstein a déjà
émis la thèse de prouver l’existence de Dieu, maître de
l’univers, par un calcul rationnel des chiffres. Dans cette
optique, Ezzat prend l’exemple de la perfection du système
neurologique central de l’homme. Le même système
neurotransmetteur fonctionne, à merveille et de façon identique,
dans une simple cellule vivante comme dans le corps humain. La
cellule se détraque au niveau moléculaire au contact du feu,
comme tout fragment du corps humain. Les problèmes du monde sont
mêlés chez Ezzat à des histoires de dysfonctionnement d’enzymes
et d’acides. « Qui mesurera jamais les dégâts causés à l’amour,
à l’amitié, et à tous les rêves de bonheur par un excès ou un
déficit de tel ou tel neurotransmetteur ? », s’interroge-t-il
pour se rendre à l’évidence qu’il y a un ordre conçu par Dieu
pour harmoniser et régler le déroulement de la vie des humains,
de la nature et de toutes les créatures. Il croit fermement au
verset coranique : « Il ne nous arrive rien qui ne soit décidé
par Dieu », mais il met cette conviction au service d’un savoir
épuré, soumis aux critères de vérification. C’est ainsi qu’il
devient réconcilié avec lui-même, capable de compassion pour les
autres, sans jamais convoiter ce qui ne lui appartient pas. «
L’homme est une somme d’expériences, d’épreuves, de rêves et de
moyens de les accomplir. Dieu a fait à l’homme ce cadeau de se
découvrir soi-même plus original qu’il ne se croyait. A tout le
moins plus singulier », précise-t-il. La croyance en Dieu est
constamment présente, source d’infinies sensations et de sagesse
dans sa vie.
L’amour occupe une place privilégiée
également dans sa vie. Mari et père comblé, il évoque qu’avec sa
femme qu’il a épousée à un très jeune âge, le mot « couple »
prend sa signification adéquate avec ce qu’il suppose
d’ouverture et d’entente amoureuse et intellectuelle, où chacun,
à son propre lieu, jouit d’une liberté de penser et d’agir. En
1992, lorsque sa troupe Four M se démantèle, sa vie prend
soudain un autre tournant. Au Pub 28, où il dîne avec son épouse
et des amis, le cinéaste Khaïri Béchara note sa présence et lui
propose de jouer un rôle pivot dans son film Ice cream fi Gleem
(crème glacée à Gleem). Il se rend au casting sans illusion.
Mais Khaïri lui attribue le rôle d’un producteur qui fonde la
troupe d’un chanteur débutant, dans le film. Le résultat est
satisfaisant et le film est salué par la critique et le public.
C’est là que la chance tourne pour Ezzat. Sa rencontre avec
Khaïri Béchara, qui note sa grâce naturelle et sa capacité
magistrale de force et d’é de vivre et de faire vivre les autres
autour de lui, lui permet d’accomplir sa destinée. Lui qui ne se
reconnaissait pas un talent de comédien mais de musicien. Depuis,
les réalisateurs lui proposent des rôles centraux dans leurs
œuvres pour montrer la difficulté de l’individu à trouver sa
place dans une société où tout semble bloqué, piégé : le jeu
politique, les rapports économiques et sociaux, les relations
entre les hommes et les femmes. Il attire dès lors l’attention
du scénariste Wahid Hamed et du réalisateur Ismaïl Abdel-Hafez
qui lui attribuent un rôle d’envergure dans le feuilleton Al-Aëla
(la famille). Il y incarne Fikri Yaqout, un gigolo qui se heurte
à l’extrémisme aguerri des islamistes. Un incessant
chassé-croisé, qui le confronte à leur discours moralisateur et
leurs invectives, intensifie l’intérêt du spectateur. Le sujet
était tabou au moment où l’emprise des islamistes sur la société
était forte. Mais Ezzat réussit à le briser en éclats de miroirs.
Depuis, il se livre à l’exercice de la
comédie avec un plaisir communicatif. « Faire de la comédie
n’est pas seulement un moyen ou un outil pour donner forme à des
personnages extraits de notre registre personnel. Mais une
partie de l’intimité, un rêve, un désir, un manque. Le puits
profond où prennent forme les secrets de l’espèce humaine ».
Toutefois, le rôle inattendu, qui se distingue du vilain qu’il
se complaît à faire, et qui lui vaut tant d’éloges et d’honneurs,
est celui d’un homme conventionnel, plié aux normes de la
routine inhérente à la condition de la classe moyenne, malmené
par sa femme, dans le film Asrar al-banate (secrets de jeunes
filles) de Magdi Ahmad Ali. Mais lorsqu’il apprend que sa fille
unique est en difficulté en raison d’une grossesse accidentelle,
il s’en prend au réel et se révèle combattant pour la liberté et
la dignité. Cet été, il parvient aussi à nous séduire dans Wahed
min al-nass (un homme ordinaire) d’Ahmad Galal, où tantôt il se
fonde dans l’ethos de la générosité du notable néo-libéral,
tantôt le brave à des fins personnelles, représentant le
prototype de l’opportuniste qui a enfin marqué son territoire,
en modélisant les comportements de son entourage sur le mode de
la corruption. Laissant deviner le danger de l’instinct, la
passion du pouvoir et les guerres de territoires des élites, les
plus meurtrières. A présent, il cumule à son actif plus de 46
films et 66 feuilletons.
L’exactitude est sa norme, il n’oublie jamais
les exigences de la religion, mais partisan d’une spiritualité
philosophique, il se soumet à une intelligence pratique : « Dieu
est grand et miséricordieux, si je suis exempt de péchés, Il
n’aura rien à me pardonner ». C’est ce plaisir de l’intelligence
qu’il vénère et qui l’autorise à fumer et à boire sans excès.
Voilà décidément une singulière délivrance. Et si c’était cela
qui fait sa force ? On le trouve non pas enfermé, asservi à un
dogme ; au contraire, il est lui-même, plus libre, équilibré,
continuant à inventer et améliorer son devenir l
Amina Hassan et Osman Fekri