Al-Ahram Hebdo, Société | La survie au quotidien
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 22 au 28 novembre 2006, numéro 637

 

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Société

Pauvreté. Ils sont 8 millions à compter sur la pension de l’assurance sociale pour vivre. Avec un montant de 100 L.E. au maximum, cela relève de la gageure. Témoignages d’une population exclue.

La survie au quotidien

Il y a tellement de gens devant le bureau de l’assurance sociale de Boulaq, un des quartiers populaires du milieu du Caire, que la queue devant le guichet s’étend des escaliers jusqu’à la rue. Les employés qui considèrent les jours de la remise des pensions comme les plus laborieux, éprouvent de la compassion pour ces gens de condition très modeste et tentent de les ménager en travaillant plus vite que d’habitude. On appelle le premier nom : Gamila Mohamad. Elle se précipite vers le guichet, présente ses papiers, encaisse son argent, le glisse rapidement au fond de sa poitrine puis quitte le lieu. Elle n’a pas besoin de compter ses sous, c’est seulement 100 L.E. qu’elle a préféré prendre en petite monnaie pour avoir cette impression d’avoir touché un peu plus d’argent ou peut-être pour pouvoir le dépenser plus facilement. Sur le chemin du retour, Gamila n’arrête pas de faire des calculs pour faire en sorte que cet argent suffise à ses besoins, ceux de sa mère et de ses 4 enfants durant 30 jours. En vérité, tous les plans et astuces ne suffiront pas à cette famille pour tenir plus de 10 jours, et Gamila devra se débrouiller pour le reste du mois. « La pension est toujours la même, alors que les prix augmentent constamment et même les ordinateurs les plus sophistiqués au monde ne pourront établir un budget pour 30 jours avec moins de 20 L.E. par personne », dit Gamila qui, lorsqu’elle parle de « vivre », sous-entend le minimum nécessaire, à savoir la nourriture, le logement et les soins médicaux. Cette dernière, divorcée depuis 5 ans, vit avec sa mère dans une pièce d’un appartement commun situé sur un toit d’immeuble. Elle a réussi à organiser son temps en faisant des petites boulots pour augmenter ses revenus. Elle nettoie des légumes pour les vendre devant les administrations tous les lundis matins, ce qui lui rapporte 5 L.E. de plus par semaine. Quant aux trois autres jours de la semaine, elle nettoie les escaliers de l’immeuble où elle habite pour 2 L.E. Entre-temps, elle élève quelques poules sur le toit pour les vendre à ceux qui le désirent, mais ni elle, ni ses enfants ne mangent de viande à part les jours de fêtes, lorsqu’elle reçoit un peu d’argent provenant de personnes charitables. Alors, là seulement, elle ose égorger une poule une ou deux fois par an. Quant au reste de l’année, elle ne mangera que des fèves, des pâtes et du pain. « Ainsi et malgré tous les efforts que je déploie, il nous arrive de ne rien avoir à manger, surtout que je souffre de problèmes cardiaques qui m’obligent parfois à rester au lit », dit Gamila qui, pour faire oublier la faim à ses enfants, les fait dormir plus tôt que d’habitude. Des enfants qui n’arrivent pas à poursuivre leurs études, faute de moyens.

Du poisson une fois le mois

Une heure s’est écoulée et la file est encore longue. Dans ce quartier, près de 2 300 personnes viennent encaisser leur pension dans ce bureau. Des gens pauvres pour qui la vie est un combat quotidien. Fathi se pose toujours la même question : « Est-ce que les responsables qui ont évalué ces pensions ont une idée des prix sur le marché et des conditions dans lesquelles on vit ? Est-ce qu’ils réalisent les difficultés que nous rencontrons quotidiennement ? A leurs yeux, c’est comme si on n’existait pas, des vivants ou des morts cela ne fait aucune différence pour eux ». Enfin, Fathi entend son nom à l’appel. Diabétique, il n’a pas suivi le traitement nécessaire faute de moyens, et on lui a amputé une jambe. De plus, il risque à tout moment de perdre la vue. Il s’adresse au guichetier en s’appuyant sur sa canne tout en étant soutenu par sa fille. Il appose délicatement son cachet suspendu à son cou sur un papier, en guise de signature puis encaisse ses 90 L.E. Arrivé à la maison qui, en fait, n’est qu’une chaumière, il range son argent en ajoutant les 20 L.E. que son fils a gagnées le mois dernier en vendant des boissons gazeuses, ainsi que les 50 L.E. que sa fille aînée a gagnées en cousant des draps pour les voisins. Ce qui fait en tout la modique somme de 160 L.E. Et chaque mois, ce sont les mêmes revenus, un peu plus ou un peu moins, il faut disposer de suffisamment d’argent pour manger et payer les frais de scolarité de Moustapha, son fils. « Il faut bien éduquer mon fils pour qu’il ne soit pas un illettré comme moi, obligé de tendre la main et privé de tout. La fille, ce n’est pas important car elle finira un jour ou l’autre par se marier. Je ne peux acheter mes médicaments pour réaliser cet objectif, celui de rendre mon fils mieux que moi », dit Fathi qui travaillait comme mécanicien avant de perdre la jambe. Ce dernier économise sur l’argent que gagnent ses enfants l’été et profite des 20 L.E. en guise de bourse, versée chaque mois à son fils par le ministère des Affaires sociales. Fathi dépense tout son argent dans le loyer, la facture d’électricité, la maintenance de la machine à coudre de sa fille et la nourriture. Quant aux médicaments, il préfère ne pas y penser. Et lorsqu’il réussi à les avoir de la mosquée ou de l’église, il en profite pour offrir un repas de rêve à ses enfants, à savoir du poisson, une fois par mois.

Compter sur la charité

Le temps passe lentement, mais les gens qui sont dans le besoin savent être patients. Fatalistes, les traits durcis par la fatigue, ils attendent qu’on les appelle pour toucher une pension indispensable à leur survie. « Bien sûr que je dois venir toucher chaque mois cette pension minable, alors que cette somme devrait être quadruplée pour suffire à ma famille composée de ma femme et de mes 5 enfants », dit Sayed, 56 ans, concierge qui perçoit 50 L.E. de salaire et qui a réussi à obtenir une autre pension de 90 L.E. « C’est peu mais stable », commente-t-il. En fait, ce dernier a réussi à obtenir un peu d’argent à travers les mosquées et associations qui offrent des pensions mensuelles fixes, de soins médicaux à prix réduits, des vêtements, des cartables et des chaussures. Mais il lui reste un autre problème, celui des leçons particulières. « C’est le cauchemar, je suis obligé d’emprunter de l’argent au cours de l’année scolaire que je rembourse par petites sommes en été, et ainsi de suite », dit Sayed. On avance plus rapidement devant le guichet, les employés veulent liquider le maximum aujourd’hui. Attiyat, qui ne peut s’asseoir sur une chaise tellement elle est obèse, a choisi une échelle posée par terre pour s’affaler. Cette dame de 59 ans a caché qu’elle avait 7 enfants car 5 d’entre eux sont adultes et exercent un boulot, alors en demandant une pension sociale, elle n’a déclaré que 2 enfants. Actuellement, elle touche 90 L.E. par mois et ne fait même pas de comptes pour ajuster son budget. Elle vit depuis 5 ans avec ses sept enfants dans une baraque couverte de tôle après son divorce, car le propriétaire du logement qu’elle occupait l’a chassée. « Le gouvernement peut nous offrir un logement mais pour l’avoir, il faut verser 5 000 L.E. C’est une somme qui me fait tordre de rire », dit Attiyat avec ironie. Et avec cette pension et les petits salaires de ses enfants, elle arrive, de temps en temps, à manger des pommes de terre et à s’offrir du foie de volaille 3 ou 4 fois par an. Quant à la viande, elle est proscrite. Pour les habits, elle doit attendre que des gens veuillent bien lui en offrir. Son seul problème, c’est d’acheter les médicaments de son fils souffrant d’une allergie, qui coûtent 200 L.E. Pour ce faire, elle compte sur la charité pour ramasser la somme nécessaire tous les trois ou quatre mois. « L’autre problème, c’est ma fille, élève en cycle préparatoire qui refuse de quitter l’école comme ses frères. Elle veut devenir médecin et ne tient pas à terminer sa vie comme moi. Je la laisse rêver comme elle veut mais je ne peux pas l’aider plus que ça », dit Attiyat, qui observe de loin sa fille qui se prive de tout, y compris parfois de la nourriture pour pouvoir continuer ses études.

C’est presque l’heure de la fermeture du guichet et il ya encore beaucoup de gens qui n’ont pas touché leur pension. On appelle le vieux Mohamad qui s’approche à pas lents tenant le bout de sa djellaba pour ne bousculer personne. Ce vieux de 78 ans est envié par beaucoup d’ayants droit, car il touche 70 L.E. et n’a ni femme, ni enfant. « Depuis mon jeune âge, je savais que je n’allais ni me marier ni avoir d’enfants puisque je travaillais comme cireur de chaussures et gagnais très peu d’argent. Et puis, je suis soudain tombé malade et je ne peux plus rien faire, alors comme ça c’est mieux », dit Mohamad qui sait très bien ce qu’il va faire avec cet argent. Il gardera 10 L.E. pour le loyer et la facture d’électricité et divisera le reste sur 4 semaines. Il dépensera 15 L.E. par semaine pour la nourriture et si le budget de la semaine ne suffit pas, il ne touchera pas au reste mais reprendra sa boîte de cirage et parcourra les rues en essayant de gagner une ou deux livres pour joindre les deux bouts. Cependant, Mohamad a un souhait qu’il veut réaliser et pour lequel il a réussi à économiser 16 L.E. en un an : il veut aller visiter la tombe du saint Sayed Al-Badawi, à Tanta. A part ça, il ne souhaite qu’une seule chose : mourir sans souffrir .

Hanaa Al-Mekkawi

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De 1951 à 2006

Les Egyptiens ont connu la pension de l’assurance sociale pour la première fois au début de l’année 1951 avec les lois 133 et 164. A l’époque, le montant de la pension s’élevait à 1,5 L.E. Il y a eu ensuite deux augmentations en 1977 puis en 1980, et la pension fut désormais appelée la pension de Sadate et a été fixée à 6,5 L.E. Les bénéficiaires sont généralement des personnes qui ont dépassé l’âge de 60 ans et qui n’ont pas de revenu fixe. Actuellement, c’est une aide accordée par l’Etat aux citoyens les plus pauvres, âgés, handicapés ou sans revenu fixe. Selon Adel Ragheb, chef de l’unité de la solidarité sociale à Boulaq, cette pension est évaluée actuellement entre 70 L.E. pour une personne, 80 pour deux, 90 pour trois et 100 L.E. pour quatre personnes ou plus. Et pour aider les parents dont les enfants sont scolarisés, on ajoute 20 L.E. par enfant à raison de 100 L.E. par famille au maximum. En fait, vu le nombre des bénéficiaires qui atteint aujourd’hui 8 millions de personnes, le ministre des Affaires sociales engage chaque année au mois d’octobre une révision de tous les dossiers des ayants droit pour s’assurer que les bénéficiaires n’ont pas fait de fausses déclarations.

 




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