|
|
| |
|
Pauvreté.
Ils sont 8 millions à compter sur la
pension de l’assurance sociale pour vivre. Avec un montant de
100 L.E. au maximum, cela relève de la gageure. Témoignages
d’une population exclue.
La survie au quotidien
Il
y a tellement de gens devant le bureau de l’assurance sociale de
Boulaq, un des quartiers populaires du milieu du Caire, que la
queue devant le guichet s’étend des escaliers jusqu’à la rue.
Les employés qui considèrent les jours de la remise des pensions
comme les plus laborieux, éprouvent de la compassion pour ces
gens de condition très modeste et tentent de les ménager en
travaillant plus vite que d’habitude. On appelle le premier nom
: Gamila Mohamad. Elle se précipite vers le guichet, présente
ses papiers, encaisse son argent, le glisse rapidement au fond
de sa poitrine puis quitte le lieu. Elle n’a pas besoin de
compter ses sous, c’est seulement 100 L.E. qu’elle a préféré
prendre en petite monnaie pour avoir cette impression d’avoir
touché un peu plus d’argent ou peut-être pour pouvoir le
dépenser plus facilement. Sur le chemin du retour, Gamila
n’arrête pas de faire des calculs pour faire en sorte que cet
argent suffise à ses besoins, ceux de sa mère et de ses 4
enfants durant 30 jours. En vérité, tous les plans et astuces ne
suffiront pas à cette famille pour tenir plus de 10 jours, et
Gamila devra se débrouiller pour le reste du mois. « La pension
est toujours la même, alors que les prix augmentent constamment
et même les ordinateurs les plus sophistiqués au monde ne
pourront établir un budget pour 30 jours avec moins de 20 L.E.
par personne », dit Gamila qui, lorsqu’elle parle de « vivre »,
sous-entend le minimum nécessaire, à savoir la nourriture, le
logement et les soins médicaux. Cette dernière, divorcée depuis
5 ans, vit avec sa mère dans une pièce d’un appartement commun
situé sur un toit d’immeuble. Elle a réussi à organiser son
temps en faisant des petites boulots pour augmenter ses revenus.
Elle nettoie des légumes pour les vendre devant les
administrations tous les lundis matins, ce qui lui rapporte 5
L.E. de plus par semaine. Quant aux trois autres jours de la
semaine, elle nettoie les escaliers de l’immeuble où elle habite
pour 2 L.E. Entre-temps, elle élève quelques poules sur le toit
pour les vendre à ceux qui le désirent, mais ni elle, ni ses
enfants ne mangent de viande à part les jours de fêtes,
lorsqu’elle reçoit un peu d’argent provenant de personnes
charitables. Alors, là seulement, elle ose égorger une poule une
ou deux fois par an. Quant au reste de l’année, elle ne mangera
que des fèves, des pâtes et du pain. « Ainsi et malgré tous les
efforts que je déploie, il nous arrive de ne rien avoir à
manger, surtout que je souffre de problèmes cardiaques qui
m’obligent parfois à rester au lit », dit Gamila qui, pour faire
oublier la faim à ses enfants, les fait dormir plus tôt que
d’habitude. Des enfants qui n’arrivent pas à poursuivre leurs
études, faute de moyens.
Du poisson une fois le mois
Une
heure s’est écoulée et la file est encore longue. Dans ce
quartier, près de 2 300 personnes viennent encaisser leur
pension dans ce bureau. Des gens pauvres pour qui la vie est un
combat quotidien. Fathi se pose toujours la même question : «
Est-ce que les responsables qui ont évalué ces pensions ont une
idée des prix sur le marché et des conditions dans lesquelles on
vit ? Est-ce qu’ils réalisent les difficultés que nous
rencontrons quotidiennement ? A leurs yeux, c’est comme si on
n’existait pas, des vivants ou des morts cela ne fait aucune
différence pour eux ». Enfin, Fathi entend son nom à l’appel.
Diabétique, il n’a pas suivi le traitement nécessaire faute de
moyens, et on lui a amputé une jambe. De plus, il risque à tout
moment de perdre la vue. Il s’adresse au guichetier en
s’appuyant sur sa canne tout en étant soutenu par sa fille. Il
appose délicatement son cachet suspendu à son cou sur un papier,
en guise de signature puis encaisse ses 90 L.E. Arrivé à la
maison qui, en fait, n’est qu’une chaumière, il range son argent
en ajoutant les 20 L.E. que son fils a gagnées le mois dernier
en vendant des boissons gazeuses, ainsi que les 50 L.E. que sa
fille aînée a gagnées en cousant des draps pour les voisins. Ce
qui fait en tout la modique somme de 160 L.E. Et chaque mois, ce
sont les mêmes revenus, un peu plus ou un peu moins, il faut
disposer de suffisamment d’argent pour manger et payer les frais
de scolarité de Moustapha, son fils. « Il faut bien éduquer mon
fils pour qu’il ne soit pas un illettré comme moi, obligé de
tendre la main et privé de tout. La fille, ce n’est pas
important car elle finira un jour ou l’autre par se marier. Je
ne peux acheter mes médicaments pour réaliser cet objectif,
celui de rendre mon fils mieux que moi », dit Fathi qui
travaillait comme mécanicien avant de perdre la jambe. Ce
dernier économise sur l’argent que gagnent ses enfants l’été et
profite des 20 L.E. en guise de bourse, versée chaque mois à son
fils par le ministère des Affaires sociales. Fathi dépense tout
son argent dans le loyer, la facture d’électricité, la
maintenance de la machine à coudre de sa fille et la nourriture.
Quant aux médicaments, il préfère ne pas y penser. Et lorsqu’il
réussi à les avoir de la mosquée ou de l’église, il en profite
pour offrir un repas de rêve à ses enfants, à savoir du poisson,
une fois par mois.
Compter sur la charité
Le temps passe lentement, mais les gens qui
sont dans le besoin savent être patients. Fatalistes, les traits
durcis par la fatigue, ils attendent qu’on les appelle pour
toucher une pension indispensable à leur survie. « Bien sûr que
je dois venir toucher chaque mois cette pension minable, alors
que cette somme devrait être quadruplée pour suffire à ma
famille composée de ma femme et de mes 5 enfants », dit Sayed,
56 ans, concierge qui perçoit 50 L.E. de salaire et qui a réussi
à obtenir une autre pension de 90 L.E. « C’est peu mais stable
», commente-t-il. En fait, ce dernier a réussi à obtenir un peu
d’argent à travers les mosquées et associations qui offrent des
pensions mensuelles fixes, de soins médicaux à prix réduits, des
vêtements, des cartables et des chaussures. Mais il lui reste un
autre problème, celui des leçons particulières. « C’est le
cauchemar, je suis obligé d’emprunter de l’argent au cours de
l’année scolaire que je rembourse par petites sommes en été, et
ainsi de suite », dit Sayed. On avance plus rapidement devant le
guichet, les employés veulent liquider le maximum aujourd’hui.
Attiyat, qui ne peut s’asseoir sur une chaise tellement elle est
obèse, a choisi une échelle posée par terre pour s’affaler.
Cette dame de 59 ans a caché qu’elle avait 7 enfants car 5
d’entre eux sont adultes et exercent un boulot, alors en
demandant une pension sociale, elle n’a déclaré que 2 enfants.
Actuellement, elle touche 90 L.E. par mois et ne fait même pas
de comptes pour ajuster son budget. Elle vit depuis 5 ans avec
ses sept enfants dans une baraque couverte de tôle après son
divorce, car le propriétaire du logement qu’elle occupait l’a
chassée. « Le gouvernement peut nous offrir un logement mais
pour l’avoir, il faut verser 5 000 L.E. C’est une somme qui me
fait tordre de rire », dit Attiyat avec ironie. Et avec cette
pension et les petits salaires de ses enfants, elle arrive, de
temps en temps, à manger des pommes de terre et à s’offrir du
foie de volaille 3 ou 4 fois par an. Quant à la viande, elle est
proscrite. Pour les habits, elle doit attendre que des gens
veuillent bien lui en offrir. Son seul problème, c’est d’acheter
les médicaments de son fils souffrant d’une allergie, qui
coûtent 200 L.E. Pour ce faire, elle compte sur la charité pour
ramasser la somme nécessaire tous les trois ou quatre mois. «
L’autre problème, c’est ma fille, élève en cycle préparatoire
qui refuse de quitter l’école comme ses frères. Elle veut
devenir médecin et ne tient pas à terminer sa vie comme moi. Je
la laisse rêver comme elle veut mais je ne peux pas l’aider plus
que ça », dit Attiyat, qui observe de loin sa fille qui se prive
de tout, y compris parfois de la nourriture pour pouvoir
continuer ses études.
C’est presque l’heure de la fermeture du
guichet et il ya encore beaucoup de gens qui n’ont pas touché
leur pension. On appelle le vieux Mohamad qui s’approche à pas
lents tenant le bout de sa djellaba pour ne bousculer personne.
Ce vieux de 78 ans est envié par beaucoup d’ayants droit, car il
touche 70 L.E. et n’a ni femme, ni enfant. « Depuis mon jeune
âge, je savais que je n’allais ni me marier ni avoir d’enfants
puisque je travaillais comme cireur de chaussures et gagnais
très peu d’argent. Et puis, je suis soudain tombé malade et je
ne peux plus rien faire, alors comme ça c’est mieux », dit
Mohamad qui sait très bien ce qu’il va faire avec cet argent. Il
gardera 10 L.E. pour le loyer et la facture d’électricité et
divisera le reste sur 4 semaines. Il dépensera 15 L.E. par
semaine pour la nourriture et si le budget de la semaine ne
suffit pas, il ne touchera pas au reste mais reprendra sa boîte
de cirage et parcourra les rues en essayant de gagner une ou
deux livres pour joindre les deux bouts. Cependant, Mohamad a un
souhait qu’il veut réaliser et pour lequel il a réussi à
économiser 16 L.E. en un an : il veut aller visiter la tombe du
saint Sayed Al-Badawi, à Tanta. A part ça, il ne souhaite qu’une
seule chose : mourir sans souffrir .
Hanaa Al-Mekkawi |
|

|
 |
|
|
De 1951 à 2006
Les Egyptiens ont connu la pension de
l’assurance sociale pour la première fois au début de l’année
1951 avec les lois 133 et 164. A l’époque, le montant de la
pension s’élevait à 1,5 L.E. Il y a eu ensuite deux
augmentations en 1977 puis en 1980, et la pension fut désormais
appelée la pension de Sadate et a été fixée à 6,5 L.E. Les
bénéficiaires sont généralement des personnes qui ont dépassé
l’âge de 60 ans et qui n’ont pas de revenu fixe. Actuellement,
c’est une aide accordée par l’Etat aux citoyens les plus pauvres,
âgés, handicapés ou sans revenu fixe. Selon Adel Ragheb, chef de
l’unité de la solidarité sociale à Boulaq, cette pension est
évaluée actuellement entre 70 L.E. pour une personne, 80 pour
deux, 90 pour trois et 100 L.E. pour quatre personnes ou plus.
Et pour aider les parents dont les enfants sont scolarisés, on
ajoute 20 L.E. par enfant à raison de 100 L.E. par famille au
maximum. En fait, vu le nombre des bénéficiaires qui atteint
aujourd’hui 8 millions de personnes, le ministre des Affaires
sociales engage chaque année au mois d’octobre une révision de
tous les dossiers des ayants droit pour s’assurer que les
bénéficiaires n’ont pas fait de fausses déclarations. |
|