C’est
au rez-de-chaussée d’un immeuble au centre-ville du Caire que se
trouve le siège de la Société d’Al-Hatef al-islami (le téléphone
islamique). L’espace est occupé par de petits bureaux où quatre
personnes silencieuses sont assises derrière leur ordinateur. «
Nous sommes une hotline d’un nouveau genre, qui permet aux
musulmans de demander conseil à des religieux. Nous répondons
souvent à des interrogations personnelles du genre : Ma femme ne
couche plus avec moi parce que je l’ai trompée. Puis-je demander
le divorce ? Une femme musulmane peut-elle s’épiler les sourcils
? Je me masturbe, est-ce un péché ? ». Des questions futiles ou
graves, posées par curiosité ou par inquiétude, et reçues par
milliers chaque jour par des personnes qui appellent non
seulement des quatre coins d’Egypte, mais aussi d’autres pays du
monde arabe. La confidentialité et l’anonymat sont assurés, et
celui qui appelle reçoit un code pour écouter, vingt-quatre
heures plus tard, la réponse d’un imam ou d’un théologien sur
une boîte vocale. « Vous avez trompé votre femme et elle ne veut
plus coucher avec vous ? Essayez de vous faire pardonner. Si
vous n’y parvenez pas, il faut songer à la répudier. Il n’y a
pas de mal à s’épiler les sourcils, mais seulement par nécessité
hygiénique, ils ne doivent pas être trop dessinés pour ne pas
attirer le regard des hommes ; la masturbation n’est pas un
grand péché. Je recommande de prier plus souvent et surtout de
faire du sport », explique le Dr Mohamad Raafat Osmane,
professeur de charia à l’Université d’Al-Azhar et l’un des
hommes de religion chargés de répondre aux questions posées sur
cette ligne islamique. Ce théologien répond chaque matin avec un
conservatisme décontracté aux questions posées.
Noha, enseignante dans une école privée, est
une fidèle d’Al-Hatef al-islami. Elle obtient des réponses
simples à ses questions, émises par des Azharis comme Khaled Al-Guindi,
un cheikh au verbe facile. « Cette ligne ne sert pas seulement à
écouter une fatwa. Elle permet aussi de se faire interpréter
n’importe quel verset du Coran difficile à comprendre et tout
cela sans avoir à me déplacer », indique-t-elle. Peu lui importe
de payer la minute 1,5 L.E. et de faire deux appels consécutifs
de plusieurs minutes, l’un pour poser sa question, l’autre pour
écouter la réponse.
Lancée
en Egypte il y a six ans, Al-Hatef al-islami a reçu à ce jour
plus d’un million d’appels, émanant souvent de jeunes et
d’environ 60 % de femmes. Ce service ne dépend pas d’Al-Azhar ou
de Dar Al-Iftaa (siège du mufti de la République). Il a été créé
par Chérif Abdel-Méguid, fils de Esmat Abdel-Méguid, ex-ministre
des Affaires étrangères et ex-secrétaire de la Ligue arabe. Son
but étant de présenter par téléphone un islam convivial,
interactif et simple à comprendre. « L’idée m’est venue en 2000,
quand le gouvernement égyptien a autorisé l’ouverture de numéros
surtaxés. On a vu fleurir tout un tas de services payants pour
les résultats sportifs, la météo, l’horoscope, etc. Je me suis
dit pourquoi pas concevoir une ligne pour mieux éclairer les
musulmans ? », dit-il.
Ce business du conseil religieux ne cesse, en
fait, de prospérer. Des imams se servent des nouvelles
technologies pour transmettre leur avis. Tout comme d’autres
prêcheurs combinant conservatisme oriental et modernisme
occidental. Sans compter les simples particuliers ayant ouvert
leur propre Hotline. Tous moyens confondus, des fatwas sont
ainsi émises 24h sur 24h.
Selon la sociologue Nadia Radwane, ces
hotlines attirent de plus en plus de monde pour une raison
simple : « Avec un taux d’analphabétisme qui dépasse 35 % dans
le pays, les Egyptiens ont sans cesse besoin qu’on leur
interprète la religion en fonction de l’évolution de la société.
Et comme la plupart des gens sont des accros du téléphone, ces
fatwas leur permettent de gagner du temps car ils n’ont plus à
se déplacer à Dar Al-Iftaa », poursuit-elle. Tout en ajoutant
que les Egyptiens sont parfois perdus dans l’océan de fatwas
émises de façon abusive.
Mona, femme au foyer, ne rate aucune émission
religieuse tant elle a soif de connaissances sur l’islam. « De
chez moi, je peux entrer en contact avec le cheikh qui anime
l’émission télé pour lui poser mes questions. Chaque cheikh a sa
propre interprétation du halal ou du haram, et c’est à moi de
choisir la réponse la plus adaptée à mon cas particulier ». Elle
raconte avoir essayé un jour de téléphoner à Dar Al-Iftaa à
plusieurs reprises pour obtenir des conseils. En vain.
Ce qui n’empêche pas certains, comme Ahmad,
universitaire, de dénoncer ces services. « Ce sont, en fait, des
solutions toutes faites, qui n’encouragent pas à la réflexion.
De plus, on ne sait pas à qui on a affaire, on ne connaît pas le
soi-disant cheikh », estime-t-il.
Bénéfices partagés
Dans une des nombreuses émissions religieuses
diffusées en direct sur une chaîne satellite, les appels ne
cessent de pleuvoir. Le cheikh répond aux téléspectateurs avec
fermeté et parfois une pointe d’humour sur des sujets sensibles.
« Si ton futur mari ignore que tu n’es plus vierge et que
personne n’est au courant, tu ne risques rien. Si on a les
moyens, il existe des méthodes chirurgicales pour redevenir
comme avant », répond le cheikh alors que deux autres auditeurs
sont en attente au bout du fil pour poser leur question. Car il
faut aussi retenir les personnes le plus longtemps possible au
téléphone pour réaliser un gain maximum. « Les bénéfices sont
partagés entre la société qui loue le local, l’Organisme des
télécommunications et la télévision. Chaque partie perçoit le
tiers des gains », souligne le responsable d’une société qui
organise ce genre d’émissions. « L’objectif est d’attirer le
plus grand nombre d’auditeurs », confie-t-il tout en ajoutant
que les marges de bénéfices peuvent atteindre plusieurs milliers
de L.E.
Il n’y a pas que le téléphone et la
télévision. Des sociétés ont trouvé sur Internet un vecteur de
choix pour propager la bonne parole musulmane, cette fois dans
le monde entier. Des centaines de sites, la plupart rédigés en
arabe, ont fleuri sur la Toile ces dernières années. Siham,
avocate, est une mordue d’Internet. Elle pense qu’il existe
quand même des sites qui présentent une façade respectable et
ouverte de la religion musulmane, comme IslamOnLine (IOL). Ce
site égyptien, créé en 1999, prône « un islam unifié et vivant,
en phase avec les temps modernes » et connaît également un
énorme succès. Rédigé en anglais, parfois en français, IOL
s’adresse essentiellement aux musulmans qui vivent à l’étranger
et qui ne parlent pas arabe. Une vingtaine de personnes se
relaient toute la journée pour dialoguer en direct avec les
internautes, organiser des débats avec des personnalités
politiques ou religieuses, ou ... alimenter le service de
conseils religieux en ligne. Le site propose, lui aussi, une
version écrite du Téléphone islamique, avec des conseils
personnels donnés par des cheikhs. Siham confie recourir à ce
genre de sites pour prendre connaissance de différentes fatwas
et entrer en contact direct avec le cheikh lui-même. « C’est une
plate-forme qui permet à chacun de s’exprimer et de débattre »,
assure-t-elle. Et de nuancer la portée de cet engouement pour
les télé-fatwas : « Parfois il suffit d’interroger son cœur pour
connaître le vrai » .
Chahinaz Gheith