Sa
maison ressemble à un petit musée datant du XIXe siècle. Un
phonographe avec un haut-parleur en forme de trompette de
couleur rouge, sa pièce favorite, trône à l’entrée du salon.
Devant cet objet rare se dresse une bibliothèque musicale
comprenant plus de 12 mille disques 78 tours, des œuvres des
plus anciens chanteurs. Une fortune qu’il a héritée de son père.
Des téléphones datant de l’époque monarchique témoignent du bon
vieux temps et le tic-tac des vieilles horloges résonne comme
une belle symphonie. Des pages de vieux journaux et des affiches
publicitaires de Coca–Cola qui remontent aux années 1950 sont
pour lui un trésor inestimable. Il passe son temps à les
contempler pour découvrir le mode de vie des gens à cette
époque. Au premier abord, on a l’impression d’avoir affaire à
une personne singulière. Un fasciné par l’Histoire toujours à la
recherche de tout ce qui est vieux et authentique. Dans sa
maison, située au rez-de-chaussée et qui lui sert en même temps
de galerie, Mohamad Al-Badri semble être un héros du passé.
Malgré son jeune âge, 32 ans, il est devenu un expert en
antiquités. Chez lui, chaque pièce raconte une histoire et
témoigne du patrimoine du pays. La magie est que chaque objet le
transporte vers une époque qu’il n’a pas connue et illustre le
mode de vie de personnes qui ont disparu telles que des leaders,
des riches ou des pauvres, des Egyptiens ou des étrangers. Des
objets qui ont traversé les siècles reflètent aussi les
conditions économiques, sociales et politiques de chaque époque.
« Il suffit de jeter un coup d’œil sur cette pièce de monnaie
égyptienne qui date de plus de 60 ans pour savoir à quel point
le pays a vécu une période de prospérité au point que la livre
égyptienne a été fabriquée en argent », explique Mohamad, tout
en passant en revue sa collection de monnaies qui englobe une
centaine de pièces rares. Bien qu’il ait commencé sa carrière en
tant qu’amateur, aujourd’hui, son nom est devenu prestigieux
dans le souk de la brocante. Au cours de ces cinq dernières
années, il a formé un réseau constitué de petits brocanteurs qui
font le tour des villages et des hameaux lointains à la
recherche de la pièce rare, surtout au prix abordable. Sans eux,
il dit ne pas pouvoir acquérir des objets aussi beaux, aussi
rares, car ces gens ont l’opportunité de pénétrer dans les
maisons. Ils n’hésitent pas à aller n’importe où pour chercher
la perle rare, comme un vieux téléphone, un poste de radio, une
horloge, etc.
Selon ses propos, les ventes aux enchères ne
sont plus, aujourd’hui, la source pour acquérir de la brocante.
Le prix des objets anciens est trop élevé, d’autant qu’il existe
actuellement un grand nombre d’intrus incapables de déterminer
la valeur et le coût de certaines pièces. « L’antiquaire se rend
aujourd’hui dans les marchés populaires, à l’exemple de souk Al-Gomaa,
de Matariya ou celui d’Imbaba ou du quartier d’Al-Attarine, à
Alexandrie. Ces lieux sont devenus prisés pour les brocanteurs,
surtout lorsqu’il s’agit de chiner aux puces des objets venant
de Zamalek ou Garden City qui sont souvent très recherchés et en
bon état », explique un autre commerçant.
La valeur de l’Histoire
Or,
pour certains brocanteurs, il existe d’autres moyens et réseaux
détournés, comme les balayeurs. Etant donné que ces derniers
travaillent très tôt dans la rue, certains d’entre eux ont
trouvé l’astuce d’arracher les vieilles plaques des rues ou
ruelles pour les vendre. Leur coût dépend de l’histoire de cette
hara ou de sa valeur littéraire. « Une plaque de hara dans le
quartier de Gamaliya, cité dans les œuvres de Mahfouz, est
vendue à des milliers de L.E. », confie un autre brocanteur qui
a requis l’anonymat.
Et dans un commerce où tout ce qui est vieux
a de la valeur, un expert ne peut prétendre acquérir facilement
de l’expérience. L’escroquerie est monnaie courante dans ce
grand souk. Et pour distinguer entre l’original et la copie, la
mission n’est pas facile. Le quartier d’Al-Attarine, à
Alexandrie, s’avère être l’une des grandes écoles pour recevoir
cette formation. Il abrite depuis des années des antiquaires de
grande renommée. Une odeur surannée embaume le lieu et la
poussière qui voile les objets antiques n’a rien ôté à leur
magnificence. Au milieu de cette échoppe trône une salle à
manger datant de l’époque de la monarchie, dont le prix est
évalué à un million de L.E. « Plus la pièce est ancienne, rare
et en bon état, plus son prix est élevé », explique un des
enfants de la famille Omar qui s’attribue le privilège des plus
grandes affaires avec la famille Sambo. Des meubles de styles
français, anglais, italien, autrichien ou même turc datant de
plus de 50 ans s’entassent dans les petites boutiques. Mais il
faut d’abord découvrir leur origine, car il existe toujours des
pièces douteuses sur le marché. On appelle une pièce antique
celle qui date de plus de 50 ans. « On m’a roulé à plusieurs
reprises au début de ma carrière. J’ai acheté des pièces à des
prix exorbitants en pensant que c’étaient des vrais. Avec le
temps, j’ai acquis de l’expérience », confie Ahmad, brocanteur.
Ce dernier ne tardera pas à visiter périodiquement cette grande
école pour habituer son regard à la beauté et la splendeur des
objets anciens. Il n’hésitera pas à y rester deux ans pour
profiter de l’expérience des grands maîtres de ce marché. Il
existe donc des critères pour distinguer si la pièce est
authentique ou fausse. Selon Al-Badri, l’objet doit traduire le
mode de vie et les circonstances historiques de l’époque à
laquelle la pièce remonte. Les téléphones qui se trouvaient dans
les palais royaux étaient ornés, selon les références
historiques, d’une couronne royale. Après la Révolution de 1952,
ces téléphones ont été confisqués pour éliminer toute trace de
la monarchie. Ces pièces sont très rares et leur nombre se
compte sur les doigts d’une main, alors on ne risque pas d’en
trouver en grande quantité sur le marché. Sinon, ce ne sont que
des copies. Autre exemple, les phonographes qui datent d’avant
l’année 1900 doivent comporter un haut-parleur rouge, car c’est
le plus ancien modèle qui fonctionnait avant l’arrivée de
l’électricité en Egypte. D’ailleurs, les disques qui s’y
adaptent sont de forme cylindrique et comprennent uniquement des
chansons de deux stars du début du mouvement artistique égyptien
: Almaz et Abdou Al-Hamouli. De plus, il faut en vérifier la
marque. La plus ancienne étant His Master Voice avec son chien
servant de label, car plus tard, d’autres marques ont fait leur
apparition sur le marché.
« Il est souvent difficile de déterminer la
date de la fabrication exacte d’un objet, mais on œuvre pour
déterminer la période de son apparition d’autant qu’il existe
des références et des sites Internet qui servent aujourd’hui de
guide pour nous montrer des photos des pièces originales ainsi
que l’histoire de chacune », poursuit Al-Badri.
Et en quête de l’Histoire, Georges, fils
d’une grande famille dans le quartier d’Al-Attarine, a décidé de
s’inscrire à la faculté des lettres, section Histoire, pour
enrichir ses connaissances afin de mieux exercer ce métier
singulier. « Mes études d’Histoire m’ont permis de connaître le
mode de vie et les habitudes des familles royales, les endroits
où se trouvent les palais et la valeur des pièces antiques rares
», confie Georges, qui ne peut s’empêcher de garder pour lui
certaines pièces dont il est tombé amoureux.
Une expérience innée
Mais si la nouvelle génération essaie de se
référer à des données historiques pour reconnaître une pièce
authentique, l’ancienne génération se satisfait de sa longue
expérience.
« Nous sommes une génération qui a vécu avec
les étrangers. Ils nous ont transmis leur savoir. Nos yeux se
sont familiarisés avec tout ce qui est beau. On arrive
facilement à distinguer le vrai du faux, ce qui est ancien de ce
qui ne l’est pas », dit Abou-Georges qui, par le regard et le
toucher, parvientà détecter l’histoire de chaque article. « Même
si l’objet est fabriqué à la perfection, il faut l’examiner
minutieusement au dos, car c’est là que l’on peut détecter s’il
est d’origine ou imité, récent ou ancien », poursuit-il.
Quant aux artisans, ils ont leurs astuces
pour prouver l’authenticité de la pièce. Hag Rouchdi, âgé de 70
ans, spécialiste dans le commerce et la maintenance des vieux
postes de radios, confie que les phonographes authentiques, par
exemple, sont de fabrication suisse ou anglaise, alors que les
copies viennent de la Chine. Il estime que les plus vieilles
radios ont été fabriquées avec un bois d’excellente qualité et
montées avec des tubes très fins. Raison pour laquelle celui qui
doit faire la maintenance ou la réparation de telles pièces doit
être très habile et avoir des yeux habitués à différents styles
de radios pour pouvoir sauvegarder l’esprit de ces pièces. « Il
m’est arrivé de faire le tour de tous les souks populaires à la
recherche d’une pièce de rechange très vieille qui n’existe que
dans ces lieux », confie Hag Rouchdi, qui a suivi une formation
de menuisier chez des patrons italiens, tout en estimant que
pour avoir accès à une rouille qui remonte à plus de 70 ans, «
il faut savoir chiner, c’est un défi qui demande un certain
talent ».
Une génération qui sert aussi de référence
pour la nouvelle. Am Guirguis, 85 ans, est un expert des pièces
antiques et est considéré par la nouvelle génération comme un
grand maître.
Aujourd’hui, les pièces qui datent du passé
ne cessent de se transformer en objets précieux qui ornent les
coins des maisons modernes. Les vieilles dalles qui couvraient
les maisons de la haute bourgeoisie égyptienne avant la
Révolution sont en vogue et sont utilisées pour orner les villas
et les palais luxueux d’aujourd’hui. Tout ce qui possède une
touche du passé sur notre quotidien ne cesse d’être prisé.
Mais une question se pose : Comment fixer le
prix d’une pièce antique ? La rareté et la demande déterminent
souvent sa valeur. D’après Al-Badri, on peut reconnaître à quel
point un objet est recherché quand il est rare sur le marché.
Par exemple, il existe des pièces de monnaie dont le prix peut
atteindre les 60 mille L.E., comme la pièce de 20 pts fabriquée
entre 1917 et 1922, avant la nomination de Fouad comme roi. Ces
pièces affichent le titre du sultan Fouad. « Certains objets
sont très rares comme l’orgue de barbarie que l’on trouvait
seulement dans les milieux aisés. Cette pièce n’apparaît que
rarement sur le marché et a acquis par la suite beaucoup de
valeur », conclut Al-Badri qui ne cesse de chiner à la recherche
des traces d’un passé glorieux.
Dina Darwich