Al-Ahram Hebdo publie la traduction inédite des ultimes rêves de Naguib Mahfouz. Un univers onirique où la mort tel un leitmotiv revient jusqu’au bout.

Rêves de convalescence

Rêve 201

Combien grandiose est cette salle avec ses lumières qui scintillent, ses décorations et ses couleurs qui resplendissent ! Je m’y suis trouvé en compagnie de mes frères et sœurs, mes oncles et mes tantes ainsi que leurs enfants. Les amis de Gamaliya et de Abbassiya, et les Harafichs nous y ont rejoints. Tout ce monde se mit à chanter et à rire jusqu’à perdre la voix, à danser jusqu’à ne plus sentir leurs jambes et à aimer jusqu’à faire fondre leurs cœurs. Ils sont maintenant allongés dans leur tombeau laissant planer autour d’eux le silence et la menace de l’oubli. Dieu seul est éternel.

Rêve 202

La belle m’enlaça le bras et nous nous trouvâmes devant un marchand de livres qui avait étalé des livres sur le trottoir. Je vis que mes œuvres occupaient un grand espace. Je pris un livre et l’ouvris. Je fus surpris de ne trouver que des pages blanches. Je pris un autre bouquin et le trouvais dans le même état. Ce fut le cas pour tous mes autres livres dont il ne restait pas de trace. Je lançais un regard à ma compagne qui me regardait avec pitié !

Rêve 203

Je me vis en train de lire un livre. Subitement les saoulards du réveillon se mirent à jeter leurs bouteilles vides qui éclatèrent en miettes alors qu’ils me menaçaient. Je courus au poste de police le plus proche. J’y trouvais les gens préoccupés à maintenir l’ordre général. Je courus vers le fettéwa de l’ancien quartier. Mais alors que je me plaignais à lui, il avait accouru avec ses hommes vers le bar où se saoulaient les criminels et s’acharna à coups de bâtons contre eux. Ces derniers finirent par m’appeler à leur secours.

Rêve 204

Je me vis directeur des affaires de cinéma. La comédienne F vint me trouver pour me demander de la libérer du rôle qu’elle tenait avec le comédien A. Cela me dérangea et je lui dis que cela bouleverserait nos plans. Elle tint bon. Ensuite, le comédien A me demanda de faire pression pour que F ne se désistât pas du rôle. Je m’excusai de ne pouvoir agir de la sorte. F répandit la nouvelle que je faisais pression sur elle pour qu’elle joue avec A parce que c’était mon ami. Quant à A, il prétendit que j’avais facilité la tâche à F afin qu’elle se désiste pour une raison cachée. Je maudissais le jour où j’avais occupé ce poste.

Rêve 205

Je regardai une patrouille de soldats étrangers. Je lançai une pierre sur eux. Je montai à la terrasse et sautai chez les voisins. Je pris les escaliers pour retrouver le portail de l’immeuble et m’évader. Mais je trouvai des soldats armés qui guettaient devant le portail.

Rêve 206

Je me vis en train de préparer la table alors que les voix de ma mère, de mes sœurs et frères me parvenaient de la pièce d’à côté. En les attendant, je fus pris par le sommeil. Je me réveillai, impatient et j’accourus vers la pièce voisine. Je la trouvai complètement vide et plongeant dans un grand silence. L’espace d’une minute, je fus envahi par la terreur. Mais je retrouvai mes esprits et me souvins que tout ce monde avait élu leur siège chez Dieu et que j’avais suivi leurs funérailles les uns à la suite des autres.

Rêve 207

Les acclamations pour les élections fusaient de partout et le plaisir gagna le chanteur populaire qui se présenta aux élections. Les foules le portèrent sur les épaules à cause de sa réussite. Ils lui demandèrent de prononcer un discours. Il monta sur l’estrade et se mit à jouer de la rababa en chantant :

Ô toi le plus beau des hommes du Sud

Sur ma main est gravé ton nom.

Rêve 208

Monsieur D gagna les élections. Mais il partit retrouver sa famille en disant qu’il était honoré d’en faire partie et qu’il projetait de présenter sa démission. Une femme lui dit : « Ta démission sera synonyme d’animosité et ils vont médire sur toi et sur nous. Alors, sois content ou du moins fais semblant de l’être et prononce un discours ». D se mit debout sur l’estrade et dit : « L’histoire de l’Egypte a commencé avec votre apparition sur la scène. Tout ce qu’il y avait auparavant n’était qu’obscurité ».

Rêve 209

Je me trouvai en compagnie de mon ami E dans une chambre d’hôtel. Des soldats envahirent la pièce et nous emmenèrent devant un officier étranger qui demanda à mon ami pourquoi il n’avait pas été enrôlé dans l’armée. Il répondit qu’il refusait la guerre. Il ordonna de l’enrôler dans l’armée. Il m’adressa la parole : « Ne quitte pas ta chambre car les circonstances nous conduiront peut-être à t’enrôler malgré ta vieillesse ! ».

Rêve 210

J’étais parmi une équipe qu’on avait déléguée pour renforcer les digues afin de contrer une inondation rebelle. Nous étions conscients que la moindre négligence signifiait que l’inondation prendra le dessus provoquant famine et chaos !

Rêve 211

C’était l’école de Fouad Ier et c’était le jour de la célébration de la fête de la fiancée du Nil. La cour était remplie d’élèves en compagnie de leurs parents. Les invités étaient installés sur l’estrade avec à leur devant la reine d’Angleterre alors que la chorale se tenait de l’autre côté.

Un homme fit un speech où il racontait l’histoire du Nil et des belles jeunes filles depuis les temps anciens. Il nomma la dernière en date dont le départ m’avait laissé un mal au cœur qui ne se guérit pas. Après le speech, nous chantâmes des quatrains qui reprenaient des moments de l’Andalousie.

L’assemblée fut dissoute et la reine se dirigea vers la porte. Lorsqu’elle se rapprocha, je reconnus que c’était la reine Victoria qui était venue spécialement pour fêter le Nil.

Rêve 212

L’injustice se répandit à un point tel qu’elle laissa suinter une odeur étouffante. Je partis en compagnie de gens vers le lieu où l’on jetait des pierres sur le diable. Lorsque je revins, je fus frappé par l’odeur étouffante. Les collègues dirent que le Comité du mal était rassemblé à l’intérieur et que notre destin était en train d’être décidé. Je partis aussitôt à l’intérieur et me retrouvai face à face avec le président qui me lança un regard très dur. Je sortis de ma poche quelques pierres que je lançais sur lui puis, je quittais la pièce. Le bombardement éclata si fort que nos oreilles furent assourdies .

Traduction de Soheir Fahmi

Naguib Mahfouz.

Il est né le 11 décembre à Gamaliya, et mort le 29 août 2006. Il a obtenu, en 1934, son diplôme de philosophie de l’Université Fouad 1er. Depuis, il a travaillé comme fonctionnaire à l’université, puis directeur de la censure, en 1953. Mahfouz a commencé sa carrière d’écrivain en 1928 en publiant ses nouvelles dans la presse, puis sorti son premier recueil, Hams al-gonoune (le chuchotement de la folie), en 1938. La nostalgie des temps anciens de la hara, ruelle qui grouille de rives sans bornes et de désirs frustrés, est au centre de son œuvre. Après la période dite pharaonique, il plonge dans le réalisme, et dans le conflit des générations, comme dans son roman Début et fin (1949) qui décrit une famille de la petite bourgeoisie vivant dans son même quartier natal. Il continue sur cette même voie dans sa célèbre trilogie, rédigée entre 1951 et 1957. En 1988, Mahfouz a obtenu le prix Nobel. Il a été la cible d’un attentat en octobre 1994, mais ne renonce pas à l’écriture. Il publie dans Al-Ahram, en feuilleton Asdaa al-sira al-zatiya (par les échos d’une autobiographie) en 1994, des fragments autobiographiques qui surprennent par leur modernité et la simplicité de leur style. Il continue à publier des nouvelles dans l’hebdomadaire Nisf Al-Dounia, où il use d’un style simple chargé d’allégories, dans une forme fragmentée qui côtoie la poésie. Après une publication des Rêves de convalescence dans le même hebdomadaire, ils ont été publiés aux éditions Al-Chourouq en 2005, avec une introduction de l’éditorialiste Sanaa Al-Bissi. Ces rêves brisent une fois de plus le conformisme des genres littéraires se plaçant au cœur de la modernité, oscillant entre petites nouvelles et fragments en prose. Ils révèlent les divagations littéraires et combien attachants du Nobel égyptien.