Des
quatre coins de la galerie Khan Maghrabi émanent des touches
féminines particulières. Il s’agit d’œuvres en poterie de cinq
artistes femmes, à savoir Aïda Abdel-Kérim (invitée d’honneur),
Zeinab Salem, Tahani Al-Adli, Zeinat Abdel-Gawwad et Laïla Al-Sendeyoni.
Ces cinq femmes potières, « gardiennes d’un héritage ancestral
», ont évolué avec cet art antique, lui vouant une originalité
qui leur est propre. Si dans le temps on désignait par « poterie
berbère » un artisanat essentiellement féminin, presque un
travail ménager, ces cinq femmes d’aujourd’hui se dotent d’un
savoir-faire alliant variété de formes et richesse de thèmes.
Chacune d’elles, de par sa technique et sa propre pensée, a
trouvé dans la glaise, cette matière simple à modeler, un
refuge, un moyen de prouver sa capacité et sa présence face à
tout autre domaine de l’art plastique « envahi en majorité par
l’autre sexe ! », comme le dit bien l’artiste Zeinat
Abdel-Gawwad, professeur au département de poterie à la faculté
des arts appliqués de Hélouan.
Selon elle, modeler est un moyen de
refoulement et de communication d’une gamme de sentiments
féminins. « La poterie est une manière de prouver son identité
sociale. J’étais toujours en défi avec la glaise. Avec cette
matière facile à modeler, je tenais à produire des œuvres
difficiles au niveau de la structure. La relation qu’entretient
l’homme avec la poterie est une relation éternelle. C’est une
leçon que m’a apprise mon maître potier, Saïd Al-Sadr », déclare
Zeinat Abdel-Gawwad. Dès son enfance, ses parents la
considéraient comme une fille très agitée. Elle adorait grimper
les palmiers à Tanta, sa ville natale. C’était pour elle un
moyen de contempler la vie d’en haut, à travers une belle vue
panoramique. Fascinée par les couleurs vertes des arbres et des
palmiers, il était donc normal que ses œuvres restent fidèles à
l’environnement de sa ville natale, alliant robustesse,
fonctionnalité et charme. Cette puissance exhale d’une série de
palmiers hautains au cachet abstrait et « spirituel » dont le
sommet porte une touche très affective et très féminine
d’ailleurs. Cette touche, courbée et simple, ressemble à une
mère qui serre son nouveau-né. Recourant à l’argile dans son
état brut, Zeinat Abdel-Gawwad incruste ce dernier de couleur
bleue, signe de pureté et de tendresse, ou de vert, signe de
fertilité.
Encore plus profonde et plus influencée par
la nature égyptienne, Zeinab Salem se révèle comme une artiste
errante et défiante qui n’admet pas de produire des œuvres
simples au niveau de la structure. Elle penche plus vers des
techniques variées et solides. Des techniques qui vont de pair
avec sa personnalité ferme et endurante. Née à Ismaïliya, elle
enseigne la poterie à la faculté des arts appliqués. Ses œuvres
sont dominées par un aspect beaucoup plus détaillé, minutieux et
parfaitement contrôlé, mettant en relief les racines des
palmiers, leurs feuilles et leurs tiges ...
Autre
femme aussi persévérante et assidue, l’artiste Aïda Abdel-Kérim,
laquelle est actuellement professeur libre à la faculté des
beaux-arts, à l’Université de Hélouan. En fait, elle est la
première femme égyptienne qui s’est spécialisée en sculpture. De
retour des Etats-Unis, en 1954, où elle a poursuivi des études
en poterie, Aïda Abdel-Kérim ne tarde pas à fonder une section
pour la poterie à l’Institut des moalemat (enseignantes) des
beaux-arts en Egypte. « Actuellement, dans les universités,
c’est rare de trouver des sculptrices. L’art de la sculpture
exige un effort musculaire. Par contre, la poterie convient à la
femme, étant un art qui nous laisse une certaine liberté à
modeler et à penser ». Et d’ajouter : « Une fois le travail
achevé, il est difficile de faire la différence entre poterie
féminine et poterie masculine, car tout dépend de la forme à
technique variée et de la terre façonnée et cuite au four ». Les
dernières pièces de Aïda Abdel-Kérim tentent de ressusciter le
souvenir de son mari, l’artiste Zakariya Al-Khonani, ce maître
incontesté des verreries mort il y a quelques années. Deux des
cinq œuvres exposées sont incrustées d’une touche de vitrail,
s’inspirant de « la chatte ». Celle-ci est faite d’argile, avec
de grands yeux ronds, verts et cristallisés. Un beau contraste
en émane, grâce à l’usage de deux matières opposées : le verre,
matière lisse, et la glaise, matière rude. « En pratiquant l’art
de la poterie, il faut suivre une véritable méthode
d’apprentissage. D’abord, il faut une brève introduction
historique et une présentation des matériaux, instruments,
méthodes de modelage et principes de cuisson. Ensuite, on
aboutit à la fabrication d’un large éventail de formes, ce qui
constitue une base essentielle à une création plus libre et plus
personnelle », assure Aïda Abdel-Kérim. Si cette dernière a eu
recours à un nouveau style qui mêle verre et glaise, Tahani Al-Adli,
professeur libre à la faculté des arts appliqués, à l’Université
de Hélouan, penche plus vers le traditionnel et le populaire.
Boîtes de poupée, moucharabiehs et jarres en glaise sont à
l’état pur.
Laïla Al-Sendeyoni, plus douce en modelant la
glaise, l’a incrustée de dorures. Techniques variées et
sensibilité féminine réunissent les cinq potières qui veulent
toutes défendre leur art en voie de disparition, face à des
produits d’artisanat de masse.
Névine Lameï