Le
30 octobre dernier, les rebelles de l’Union des Forces
Démocratiques pour le Rassemblement (UFDR) ont entamé une percée
dans le nord-est de la Centrafrique. Un véritable danger pour le
pays, mais aussi pour la région. Car, il ne s’agit pas là d’un
simple conflit interne, comme tant d’autres, opposant une
rébellion à un Etat africain. C’est l’une des conséquences
directes et tant redoutées de la crise du Darfour. La
régionalisation de cette crise semble ainsi se concrétiser ces
dernières semaines dans les zones frontalières du Soudan, au
Tchad et en Centrafrique, qui s’engouffre chaque jour un peu
plus dans la violence. Après la chute de la ville de Birao, dans
l’extrême nord-est de la Centrafrique, tombée le 30 octobre
dernier aux mains de l’UFDR, la rébellion a progressé vers le
sud-ouest, sans rencontrer de grande résistance de la part des
Forces armées centrafricaines (FACA), mal équipées et peu
formées. Les rebelles, que les autorités accusent le Soudan
voisin de soutenir malgré les démentis de Khartoum, ont été
signalés jeudi soir à seulement 80 km de Birao, située à 600 km
au nord-est de Bangui, lors d’un accrochage avec l’armée. Ce qui
a poussé le président centrafricain François Bozizé à nommer un
nouveau chef des opérations militaires, le colonel Ludovic
N’Gaïféï, en remplacement au colonel Bertrand ammour, critiqué
après la récente percée des rebelles.
Mais la crise dépassant de loin les
frontières centrafricaines, Bangui bénéficie aussi du soutien de
ses voisins. La Centrafrique a ainsi reçu le soutien accru de
ses voisins d’Afrique centrale qui ont demandé à leurs forces
multinationales déployées en Centrafrique d’intervenir face à la
menace rebelle. La Communauté Economique et Monétaire de
l’Afrique Centrale (CEMAC) a « accédé à la demande des autorités
centrafricaines de renforcer le dispositif de la Force
multinationale en Centrafrique (Fomuc) et de lui demander
d’intervenir dans la sécurisation des zones en conflit », a
annoncé samedi le président gabonais Omar Bongo Ondimba dans une
déclaration écrite, tout en ajoutant, d’un ton alarmiste : « Il
est à craindre une déstabilisation non seulement de la
Centrafrique et du Tchad, mais aussi de la sous-région ».
Selon un diplomate gabonais cité par l’AFP,
Libreville, soutien traditionnel du président centrafricain
François Bozizé depuis son coup d’Etat de mars 2003, a pris «
l’initiative » de cette intervention face au « risque
d’embrasement » de la sous-région. Au nom d’un comité ad hoc de
la CEMAC — qui réunit la Centrafrique, le Tchad, le Gabon, le
Congo, le Cameroun et la Guinée équatoriale —, sur la
Centrafrique, le doyen des chefs d’Etat africains a « sollicité
de la communauté internationale tout l’appui logistique et
financier nécessaire à la stabilisation de cette région ».
Auparavant, la France, sollicitée par son
ancienne colonie, a déclaré apporter un soutien en logistique et
en renseignement, grâce notamment au survol par ses avions du
territoire centrafricain. Cette aide a permis à des renforts des
FACA d’être acheminés ces derniers jours à Bria, où la
population s’attend à une contre-offensive de l’armée.
Un ennemi commun
Mais
c’est le Tchad, dont le président Idriss Deby Itno est le
principal parrain de son homologue centrafricain, qui se sent le
plus concerné par la crise centrafricaine. Et pour cause, le
Tchad est lui aussi directement concerné par la crise du Darfour.
Depuis l’éclatement des violences au Darfour
en février 2003, entre des rebelles d’ethnies africaines et
l’armée de Khartoum appuyée par les milices arabes djandjawids,
le conflit s’est rapidement propagé dans l’est tchadien, où se
sont déversés des dizaines de milliers de réfugiés soudanais.
Après une certaine accalmie, le gouvernement tchadien a déclaré
la semaine dernière l’état d’urgence dans une région frontalière
du Soudan, Ouaddaï, et dans la capitale N’Djamena, après que les
violences intercommunautaires qui ont éclaté fin octobre dans
l’est du Tchad eurent fait plus de 400 morts. Fin octobre en
effet, les rebelles tchadiens de l’Union des Forces pour la
Démocratie et le Développement (UFDD) ont relancé les hostilités
dans le sud-est du Tchad frontalier du Soudan. Le régime
d’Idriss Deby Itno a de nouveau été mis en difficulté par les
rebelles, que N’Djamena accuse Khartoum de soutenir.
Pour faire face à un ennemi commun, le Tchad,
qui dispose déjà en Centrafrique d’une centaine d’hommes dans le
cadre d’une force régionale, a annoncé jeudi l’envoi de renforts
militaires en Centrafrique pour venir en aide aux FACA. Mais ces
soldats, dont le nombre n’a pas été précisé, pourraient rester
sous le commandement direct de N’Djamena. « Nous devons faire
plus pour porter secours au gouvernement centrafricain et pour
renforcer les forces (tchadiennes) déjà présentes (en
Centrafrique) et mettre ainsi en échec l’agression du
gouvernement soudanais », a déclaré le premier ministre tchadien
Pascal Yoadimnadji. Et d’ajouter : « Dans sa politique de
déstabilisation programmée du Tchad et de la République
centrafricaine, le gouvernement soudanais a adopté une stratégie
de contournement pour contraindre le Tchad à combattre sur
plusieurs fronts à la fois ».
Le soutien tchadien n’est pas une surprise.
C’est depuis la frontière tchadienne, et avec l’aide militaire
de son parrain Idriss Deby, que le général Bozizé, en exil
depuis 2001 à N’Djamena, a lancé la rébellion qui lui a permis
de renverser le président centrafricain Ange-Félix Patassé en
mars 2003.
Cependant, au-delà de ces alliances
régionales, il est certain que ce qui se passe en Centrafrique
et au Tchad n’est pas sans relation étroite avec le Darfour. De
quoi laisser planer le risque d’un « conflit régional », risque
évoqué par le président de la Commission de l’Union Africaine (UA),
Alpha Omar Konaré, et tant redouté par la communauté
internationale. « Il y a un séisme dans la région, l’épicentre
en est le Darfour mais ses effets peuvent être ressentis assez
loin dans les pays voisins », a également averti le Haut
commissaire de l’Onu pour les réfugiés, Antonio Guterres.
Dès lors, selon les observateurs, toute
solution doit être régionale. Mais pour l’heure, les efforts
n’ont pas porté leurs fruits. Le ministre français des Affaires
étrangères, Philippe Douste-Blazy, a proposé la semaine dernière
de déployer une force internationale aux frontières du Soudan
avec la Centrafrique et le Tchad. Une idée qui n’a reçu qu’un
accueil réservé à Khartoum et N’Djamena qui préfèrent mettre en
place une force mixte tchado-soudanaise à leur frontière
commune.
Abir Taleb