Al-Ahram Hebdo, Visages | Soad Saleh
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 4 au 10 octobre 2006, numéro 630

 

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Visages

Ex-doyenne de la faculté des études islamiques d’Al-Azhar, Soad Saleh est l’unedes prédicatrices les plus médiatisées. Ses opinions soulèventles foudres de ses semblables masculins. Mais elle défend d’abord la justesse.

La parole impartiale

Difficile de la trouver dans son bureau. Elle ne cesse ses va-et-vient dans la faculté des études islamiques (pour filles), de l’Université d’Al-Azhar, au Caire. Un entretien avec la nouvelle doyenne, une discussion avec une doctorante ... Elle salue rapidement, s’excuse de répondre de nouveau au téléphone. « De quoi est-il question ? D’un divorce ? Rappelez-moi pour en parler plus tard », dit-elle à son interlocuteur. Des hommes et des femmes l’interpellent, cherchant une réponse auprès de cette dame, experte en théologie. Son opinion religieuse pourrait peut-être les aider à résoudre leurs problèmes de vie.

Entre-temps, elle obéit au photographe, et sourie pour la photo.

« Désolée. J’ai été transférée dans un plus petit bureau, laissant l’ancien à la nouvelle doyenne », dit-elle pour pardonner l’exiguïté de la salle. Elle porte une tunique bleue marine, un voile de couleur blanche assorti d’un bandeau bleu fonçé. Ses yeux sont encerclés de khôl. Soad Saleh est l’exemple d’une savante qui tente de trouver un langage commun entre l’islam et la vie de tous les jours. Grande et forte, elle réclame un renouvellement du discours religieux. « Il faut relire les textes religieux, à la recherche de nouvelles interprétations. Il faut porter un regard nouveau sur la jurisprudence. Le Coran et les hadiths (recueil des paroles du prophète) sont des textes figés et sacrés. Mais l’exégèse de ces textes peut être révisée par des spécialistes », souligne fermement Soad Saleh. Cela nécessite une bonne compréhension de la langue arabe et de ses connotations, une étude du Coran et des causes de son apparition, ainsi qu’une bonne connaissance de la Sunna (règle traditionnelle). « Ces critères sont difficiles à remplir. Du coup, cela n’incombe pas à une seule personne. C’est un travail d’équipe qui doit s’effectuer au Conseil des recherches islamiques. Mais il faut quand même se méfier des tentatives de renouvellement du discours religieux. Car pour certains, c’est un prétexte idéal pour modifier des textes du fiqh (jurisprudence islamique). Par le discours religieux, il s’agit de diffuser la foi islamique. Je veux un discours tolérant, pour attirer les gens », ajoute-t-elle.

Soad Saleh recherche en effet un discours nouveau, capable de contrer les plus médiatisés, diffusés notamment par les chaînes de télévision satellite. Celles-ci donnent, selon la jurisconsulte, une image faussée de l’islam à travers des fatwas (avis religieux) curieuses. « Il suffit malheureusement de se trouver face à une ancienne vedette de cinéma voilée, une dame qui porte le tchador appelant ses sœurs à en faire de même, ou de tomber sur un cheikh charismatique pour qu’on les croie et considère leurs opinions comme sacrées ». s’insurge-t-elle. Puis, sur un ton frisant l’ironie : « Le cheikh Safouat Hégazi, qui n’est pas un spécialiste, a émis une fatwa dangereuse pendant la guerre libanaise. Il a dit que tuer un Israélien n’est pas illicite. C’est grave. Car ce genre d’opinion encourage le terrorisme. Les jeunes peuvent ne plus faire la différence entre un Israélien pacifiste et un autre plus porté sur la guerre … ».

Soad Saleh est directe, exigeante. Ses propos comportent toujours une certaine obligation, qu’elle émet dans un parfait arabe classique. « Le coup de fil que je viens de recevoir est celui d’un homme qui me demande mon avis sur le divorce. Les gens me font confiance, ils savent différencier entre un faux et un vrai savant … Ceci dit, je n’ai pas besoin que Dar Al-Iftaa (organisme chargé d’émettre des avis religieux aux fidèles) me reconnaisse comme mufti ou femme capable de donner un avis religieux », estime-t-elle en toute confiance.

Fille d’un vénérable cheikh d’Al-Azhar, elle n’a pas opté pour un cursus d’enseignement secondaire azhari. Elle a, en fait, obéi à son père, et opté pour la section sciences, alors qu’elle se sentait plus littéraire. Mais le faible pourcentage obtenu au bac ne lui a pas laissé un grand choix. Elle a été écartée de toutes les facultés prestigieuses. « J’ai été admise à l’institut du service social. Puis, mon père m’a finalement proposé de postuler à la faculté des études islamiques, qui venait d’ouvrir ses portes. Il m’a expliqué que je serais une prédicatrice et que je voyagerais partout dans le monde. J’ai beaucoup aimé les études islamiques, loin des sciences et des mathématiques. C’étaient plutôt des études théoriques et littéraires ». Soad était une étudiante assidue et bien notée, pour une raison qu’elle n’avouait à l’époque pas forcément : être première de sa promotion pouvait lui permettre de rencontrer le président Nasser en chair et en os. « Je rêvais d’être honorée par Gamal Abdel-Nasser, le jour de la fête des sciences. Le rêve a failli devenir réalité. En 1967, la fête a été annulée pour raison de guerre ». Et d’ajouter : « Nasser était pour moi l’image du leader, de la force et de la dignité. Il a imposé le respect de l’Egypte à plusieurs nations ». Le ton devient plus affectueux. Nasser est sans doute son idole. D’ailleurs, elle aime se battre comme lui.

Cela fait des années que Soad Saleh réclame sa titularisation auprès de Dar Al-Iftaa pour mieux répondre aux attentes des femmes. Non sans provoquer la foudre des plus conservateurs. « La femme peut émettre des fatwas. Mais ce n’est pas à n’importe quelle femme voilée de le faire ». L’ex-mufti cheikh Nasr Farid Wassel lui a, par contre, donné son approbation. Mais avec le mufti actuel, cheikh Ali Gomaa, elle a renoué avec les problèmes. S’ajoute à cela le refus, par plusieurs hommes de religion, de ses fatwas émises à travers ses écrits ou dans des programmes télévisés. En effet, certaines de ses déclarations la placent parmi les rangs des féministes les plus farouches. Mais la jurisconsulte ne prête pas attention à ces classifications arbitraires. Son seul point d’intérêt est d’œuvrer au profit des femmes et de la famille.

Sa dernière fatwa a été fort critiquée. Elle stipulait que l’homme ne doit pas voyager ou s’absenter pendant plus de quatre mois sans l’autorisation de sa femme. L’ex-doyenne se défend : « Des femmes viennent me voir disant qu’elles n’arrivent plus à supporter l’absence de leurs maris. Cela les pousse à l’infidélité. Parfois aussi, leurs enfants, faute de surveillance, s’attachent à la drogue. Ma fatwa vise le bien de la société ». Elle se justifie en faisant appel au Coran et aux hadiths du prophète.

Par ses opinions elle passe même parfois pour un « membre clandestin » du Conseil national pour la femme. En d’autres termes, on la dit proche de l’élite gouvernante. Ce à quoi elle n’accorde pas vraiment d’intérêt. « Mes études m’ont permis de comprendre comment l’islam apprécie la femme et amplifie son rôle. Ce que j’essaye de faire c’est de montrer cet aspect de la religion », explique Soad Saleh, qui se proclame adepte de la modération du cheikh Al-Ghazali, notamment en ce qui concerne le statut de la femme.

Soad Saleh alimente donc différentes controverses, mais elle est soutenue par sa famille : son mari (le journaliste Sayed Abdel-Raouf), ses enfants et ses petits-enfants. Suivant le modèle de son père, elle n’a obligé aucun de ses enfants à se lancer dans le champ religieux. « Je ne voulais pas leur servir de tremplin. Un jour, mon fils a passé un examen à un institut dépendant d’Al-Azhar. Il m’a raconté que certains professeurs l’ont aidé à tricher. J’ai tenu à ce qu’il opte pour une autre voie », raconte-t-elle.

Très ferme sur certaines questions, il arrive de déchausser de plein gré son mari, disant fièrement : « Mon mari, spécialiste également du religieux, est un ange. Quand je rentre d’une émission télé, il m’attend en bas de l’immeuble, m’aide à descendre de la voiture et m’accompagne jusqu’à chez nous. Parfois même il me sert le dîner ». C’est lui qui l’a en fait encouragée à publier son ouvrage  Le jeûne : morales et jurisprudence, à l’occasion du mois de Ramadan. Elle parle de son époux sur la même voix que lorsqu’elle réclame le droit de la femme à émettre des fatwas : enthousiaste et convaincue .

May Sélim

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Jalons

23 août 1946 : Naissance au Caire.

1967 : Diplôme de la faculté des études islamiques, de l’Université  d’Al-Azhar.

1975 : Doctorat sur l’interdiction des mineurs et de l’impudent dans la

charia.

2004 : Devient membre de l’Union mondiale des savants musulmans.

1996-2006 : Doyenne de la faculté des études islamiques (pour filles), de l’Université d’Al-Azhar.

2006 : Publication de son ouvrage Le jeûne : morales et jurisprudence (éd. Kitab Al-Gomhouriya).

 

 

 




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