Ex-doyenne de la faculté des études islamiques d’Al-Azhar,
Soad Saleh
est l’unedes prédicatrices les plus médiatisées. Ses
opinions soulèventles foudres de ses semblables masculins.
Mais elle défend d’abord la justesse.
La parole impartiale
Difficile de la trouver dans son bureau. Elle ne cesse ses
va-et-vient dans la faculté des études islamiques (pour
filles), de l’Université d’Al-Azhar, au Caire. Un entretien
avec la nouvelle doyenne, une discussion avec une doctorante
... Elle salue rapidement, s’excuse de répondre de nouveau au
téléphone. « De quoi est-il question ? D’un divorce ?
Rappelez-moi pour en parler plus tard », dit-elle à son
interlocuteur. Des hommes et des femmes l’interpellent,
cherchant une réponse auprès de cette dame, experte en
théologie. Son opinion religieuse pourrait peut-être les aider
à résoudre leurs problèmes de vie.
Entre-temps, elle obéit au photographe, et sourie pour la
photo.
« Désolée. J’ai été transférée dans un plus petit bureau,
laissant l’ancien à la nouvelle doyenne », dit-elle pour
pardonner l’exiguïté de la salle. Elle porte une tunique bleue
marine, un voile de couleur blanche assorti d’un bandeau bleu
fonçé. Ses yeux sont encerclés de khôl. Soad Saleh est
l’exemple d’une savante qui tente de trouver un langage commun
entre l’islam et la vie de tous les jours. Grande et forte,
elle réclame un renouvellement du discours religieux. « Il
faut relire les textes religieux, à la recherche de nouvelles
interprétations. Il faut porter un regard nouveau sur la
jurisprudence. Le Coran et les hadiths (recueil des paroles du
prophète) sont des textes figés et sacrés. Mais l’exégèse de
ces textes peut être révisée par des spécialistes », souligne
fermement Soad Saleh. Cela nécessite une bonne compréhension
de la langue arabe et de ses connotations, une étude du Coran
et des causes de son apparition, ainsi qu’une bonne
connaissance de la Sunna (règle traditionnelle). « Ces
critères sont difficiles à remplir. Du coup, cela n’incombe
pas à une seule personne. C’est un travail d’équipe qui doit
s’effectuer au Conseil des recherches islamiques. Mais il faut
quand même se méfier des tentatives de renouvellement du
discours religieux. Car pour certains, c’est un prétexte idéal
pour modifier des textes du fiqh (jurisprudence islamique).
Par le discours religieux, il s’agit de diffuser la foi
islamique. Je veux un discours tolérant, pour attirer les gens
», ajoute-t-elle.
Soad Saleh recherche en effet un discours nouveau, capable de
contrer les plus médiatisés, diffusés notamment par les
chaînes de télévision satellite. Celles-ci donnent, selon la
jurisconsulte, une image faussée de l’islam à travers des
fatwas (avis religieux) curieuses. « Il suffit malheureusement
de se trouver face à une ancienne vedette de cinéma voilée,
une dame qui porte le tchador appelant ses sœurs à en faire de
même, ou de tomber sur un cheikh charismatique pour qu’on les
croie et considère leurs opinions comme sacrées ».
s’insurge-t-elle. Puis, sur un ton frisant l’ironie : « Le
cheikh Safouat Hégazi, qui n’est pas un spécialiste, a émis
une fatwa dangereuse pendant la guerre libanaise. Il a dit que
tuer un Israélien n’est pas illicite. C’est grave. Car ce
genre d’opinion encourage le terrorisme. Les jeunes peuvent ne
plus faire la différence entre un Israélien pacifiste et un
autre plus porté sur la guerre … ».
Soad Saleh est directe, exigeante. Ses propos comportent
toujours une certaine obligation, qu’elle émet dans un parfait
arabe classique. « Le coup de fil que je viens de recevoir est
celui d’un homme qui me demande mon avis sur le divorce. Les
gens me font confiance, ils savent différencier entre un faux
et un vrai savant … Ceci dit, je n’ai pas besoin que Dar
Al-Iftaa (organisme chargé d’émettre des avis religieux aux
fidèles) me reconnaisse comme mufti ou femme capable de donner
un avis religieux », estime-t-elle en toute confiance.
Fille d’un vénérable cheikh d’Al-Azhar, elle n’a pas opté pour
un cursus d’enseignement secondaire azhari. Elle a, en fait,
obéi à son père, et opté pour la section sciences, alors
qu’elle se sentait plus littéraire. Mais le faible pourcentage
obtenu au bac ne lui a pas laissé un grand choix. Elle a été
écartée de toutes les facultés prestigieuses. « J’ai été
admise à l’institut du service social. Puis, mon père m’a
finalement proposé de postuler à la faculté des études
islamiques, qui venait d’ouvrir ses portes. Il m’a expliqué
que je serais une prédicatrice et que je voyagerais partout
dans le monde. J’ai beaucoup aimé les études islamiques, loin
des sciences et des mathématiques. C’étaient plutôt des études
théoriques et littéraires ». Soad était une étudiante assidue
et bien notée, pour une raison qu’elle n’avouait à l’époque
pas forcément : être première de sa promotion pouvait lui
permettre de rencontrer le président Nasser en chair et en os.
« Je rêvais d’être honorée par Gamal Abdel-Nasser, le jour de
la fête des sciences. Le rêve a failli devenir réalité. En
1967, la fête a été annulée pour raison de guerre ». Et
d’ajouter : « Nasser était pour moi l’image du leader, de la
force et de la dignité. Il a imposé le respect de l’Egypte à
plusieurs nations ». Le ton devient plus affectueux. Nasser
est sans doute son idole. D’ailleurs, elle aime se battre
comme lui.
Cela fait des années que Soad Saleh réclame sa titularisation
auprès de Dar Al-Iftaa pour mieux répondre aux attentes des
femmes. Non sans provoquer la foudre des plus conservateurs. «
La femme peut émettre des fatwas. Mais ce n’est pas à
n’importe quelle femme voilée de le faire ». L’ex-mufti cheikh
Nasr Farid Wassel lui a, par contre, donné son approbation.
Mais avec le mufti actuel, cheikh Ali Gomaa, elle a renoué
avec les problèmes. S’ajoute à cela le refus, par plusieurs
hommes de religion, de ses fatwas émises à travers ses écrits
ou dans des programmes télévisés. En effet, certaines de ses
déclarations la placent parmi les rangs des féministes les
plus farouches. Mais la jurisconsulte ne prête pas attention à
ces classifications arbitraires. Son seul point d’intérêt est
d’œuvrer au profit des femmes et de la famille.
Sa dernière fatwa a été fort critiquée. Elle stipulait que
l’homme ne doit pas voyager ou s’absenter pendant plus de
quatre mois sans l’autorisation de sa femme. L’ex-doyenne se
défend : « Des femmes viennent me voir disant qu’elles
n’arrivent plus à supporter l’absence de leurs maris. Cela les
pousse à l’infidélité. Parfois aussi, leurs enfants, faute de
surveillance, s’attachent à la drogue. Ma fatwa vise le bien
de la société ». Elle se justifie en faisant appel au Coran et
aux hadiths du prophète.
Par ses opinions elle passe même parfois pour un « membre
clandestin » du Conseil national pour la femme. En d’autres
termes, on la dit proche de l’élite gouvernante. Ce à quoi
elle n’accorde pas vraiment d’intérêt. « Mes études m’ont
permis de comprendre comment l’islam apprécie la femme et
amplifie son rôle. Ce que j’essaye de faire c’est de montrer
cet aspect de la religion », explique Soad Saleh, qui se
proclame adepte de la modération du cheikh Al-Ghazali,
notamment en ce qui concerne le statut de la femme.
Soad Saleh alimente donc différentes controverses, mais elle
est soutenue par sa famille : son mari (le journaliste Sayed
Abdel-Raouf), ses enfants et ses petits-enfants. Suivant le
modèle de son père, elle n’a obligé aucun de ses enfants à se
lancer dans le champ religieux. « Je ne voulais pas leur
servir de tremplin. Un jour, mon fils a passé un examen à un
institut dépendant d’Al-Azhar. Il m’a raconté que certains
professeurs l’ont aidé à tricher. J’ai tenu à ce qu’il opte
pour une autre voie », raconte-t-elle.
Très ferme sur certaines questions, il arrive de déchausser de
plein gré son mari, disant fièrement : « Mon mari, spécialiste
également du religieux, est un ange. Quand je rentre d’une
émission télé, il m’attend en bas de l’immeuble, m’aide à
descendre de la voiture et m’accompagne jusqu’à chez nous.
Parfois même il me sert le dîner ». C’est lui qui l’a en fait
encouragée à publier son ouvrage Le jeûne : morales et
jurisprudence, à l’occasion du mois de Ramadan. Elle parle de
son époux sur la même voix que lorsqu’elle réclame le droit de
la femme à émettre des fatwas : enthousiaste et convaincue .
May Sélim