Derviches Tourneurs . De mouled en zar, de Gamaliya aux quatre coins du monde, l’art de la tannoura se transmet d’une génération à l’autre. Reportage dans les coulisses à Wékalet Al-Ghouri.

Le Vertige comme passion

La soirée ramadanesque va commencer dans une heure à Wékalet Al-Ghouri. Dans ce caravansérail bercé d’Histoire et datant du XVIe siècle, c’est le va-et-vient incessant. Les spectateurs affluent en grand nombre.

Des Egyptiens, mais aussi beaucoup d’étrangers. Et parmi cette foule dense, un petit groupe d’hommes d’allure modeste surgit. Ils seraient passés inaperçus si certains parmi les habitués du lieu ne les avaient pas salués chaleureusement. Ils les connaissent car ils ne sont que les membres de la troupe d’Al-Tannoura (du nom de la jupe que portent les derviches tourneurs). Ces derniers, devenus aujourd’hui les stars de leurs quartiers, sont originaires de Gamaliya, Choubra, Dar Al-Salam, Al-Zawiya Al-Hamra et d’autres coins du Caire. Ils viennent pour présenter leur spectacle à Al-Ghouri deux fois par semaine. Et avant de monter sur scène, jeunes et vieux se préparent pour ce show. Ce soir, la troupe va célébrer un nouveau-né dans le monde des tourneurs. Sayed, 15 ans, le teint brun et l’allure timide, est la mascotte de la famille d’Al-Tannoura, car après 6 ans d’entraînement, il a réussi à maîtriser cet art. Sayed n’est que le fils d’Anous, 46 ans, un des anciens tananerguis que le célèbre Bondoq, grand danseur de la Tannoura, a présenté au public il y a plusieurs années. Bondoq est mort mais l’art qui mêle spiritualité, zikr et excentricité attire toujours de nouveaux passionnés et des tananerguis.

Le temps passe et l’atmosphère devient de plus en plus tendue, il ne reste que quelques minutes avant que le spectacle ne commence. Pendant que les techniciens vérifient la sonorisation et le système d’éclairage, percussionnistes et musiciens accordent leurs instruments.

 

Conflit de générations

Le caravansérail est déjà plein à craquer et tout le monde attend avec impatience le début de la représentation. C’est Mahmoud Eïssa, directeur de la troupe, qui désigne les danseurs et musiciens qui montent sur scène. Dans les coulisses règne une ambiance bon enfant. Pendant que Adel Youssef, la soixantaine, repasse sa galabiya blanche, Attiya réchauffe son tambour tandis que Saïd enfile sa tannoura multicolore. Rires, causettes et même petites querelles, comme celle qui a éclaté entre Adel Youssef, un des pionniers de la troupe, et Saber, issu de la nouvelle génération qui a osé lui demander de se dépêcher car le temps presse. Une remarque qui déplaît à Youssef, vieux danseur de mouled, de zikr (invocation du nom de Dieu) et de zar (exorcisme), qui ne peut admettre que l’un de ses disciples lui fasse des reproches. Conflit de générations. Même si Adel confie que depuis qu’il a rejoint la troupe, son comportement a beaucoup changé. « Autrefois, je ne pouvais pas m’exprimer ainsi, j’étais plus autoritaire et impulsif », dit le danseur qui n’admet pas qu’on lui donne des ordres ou qu’on l’avilisse. Il aime être bien disposé avant d’entrer en scène. « Je danse avec spontanéité, par amour pour Dieu et pour mieux me rapprocher de lui. Je déteste l’artificiel. C’est ce que j’ai appris de mon père dans les mouleds », poursuit-il. Des moments chargés d’émotion, de ferveur auxquels se livrent les danseurs d’Al-Tannoura, et des mouvements bien étudiés et empreints de spiritualité, comme cela se passe dans les mouleds populaires où tout est permis. Enfin, Saber donne les ordres et annonce la bonne nouvelle : Sayed va faire sa première apparition sur scène. Fier de son fils, Anous le félicite, tandis que Saïd, son chorégraphe de 20 ans, l’encourage. Mahmoud Eïssa, directeur de la troupe fondée en 1988 par le ministère de la Culture et qui a débuté avec onze talentueux danseurs triés au cours des mouleds, du zikr et du zar, semble aujourd’hui au comble du bonheur. Après plusieurs années d’efforts et de détermination, il a réussi à former trois générations. « Même si les plus vieux ont refusé tout encadrement ou enseignement chorégraphique à travers des méthodes scientifiques précises et refusent encore de suivre des cours spécialisés, ils sont parvenus à transmettre leur savoir-faire et leurs expériences à d’autres générations. Des jeunes avides d’apprendre et de connaître tout ce qui est nouveau dans l’art de la tannoura qu’ils adorent », explique Eïssa tout en confiant que le secret du succès de la tannoura est la vivacité et l’improvisation dans le spectacle. Danser mais aussi entrer en transe, les tananerguis ne manquent jamais d’épater le public. Les applaudissements des spectateurs, qui marquent leur entrée sur scène, le prouvent d’ailleurs. Ce sont les musiciens et percussionnistes qui commencent à échauffer la salle avec leurs instruments comme si on assistait à une zaffa de mouled. Les sons de rababa (rebab) mêlés aux rythmes de cymbales et de tambours sont suivis de pirouettes exécutées par cinq tananerguis et qui commencent à tourner en rond avec aisance et grâce. Vieux et jeunes dansent avec harmonie, présentant la création de l’univers. Cinq danseurs représentent les planètes qui tournent autour du soleil. Ce n’est, en fait, que le tananergui positionné au centre et qui danse avec plusieurs tannouras multicolores, celles des confréries soufies. Scène d’euphorie et d’exaltation suivie de chants religieux. Le danseur est emporté par le rythme comme s’il était entre les mains de Dieu, prêt à entrer en transe. Il tourne sans cesse jusqu’à l’ivresse oubliant tout le monde autour de lui. Et à chaque fois qu’il retire l’une de ses tannouras, il se sent plus léger, se débarrassant de plus en plus de ses péchés, et virevolte pour atteindre la vérité extrême. Et chacun exhibe ses prouesses : Adel Youssef avec ses cymbales met de l’ambiance, Al-Halawani tourne sur un seul pied tandis que Attiya fait des roulements de tambour extravagants. Une histoire d’amour et d’adulation qui provoque des sentiments de joie empreints de mysticisme. Une aisance et une fougue qui étonnent tous les spectateurs, y compris les habitués, à l’exemple de Brigitte, danseuse française éprise de tannoura. Elle a essayé de la pratiquer avec deux de ses amies. Elle confie que cette expérience a été plutôt rude pour elle J’ai beaucoup vomi et mon amie a été prise d’une crise de larmes. Ces danseurs sont des génies ». Brigitte, qui s’est mariée à un membre de la troupe d’Al-Tannoura et qui travaille aujourd’hui en France, confie que les Français ont été très impressionnés par les tananerguis qui ont donné plusieurs spectacles en France.

Elle ajoute : « Ils sont si doués qu’ils peuvent travailler dans plusieurs domaines comme le fait mon mari ». Un talent qui se transmet de père en fils. C’est ce que confirme Saïd, qui a sacrifié un pourcentage de 85 % au bac agricole pour joindre la troupe d’Al-Tannoura. Epris de cet art, il s’y est lancé corps et âme. Et même si sa famille et plus tard les parents de sa dulcinée n’ont pas apprécié ce qu’il fait, aujourd’hui, ils sont fiers de lui car il est devenu une vedette. « J’exerce un métier que j’adore, et même si beaucoup de gens ne comprennent pas encore mes motivations et mes états d’âme, je pense que cela va changer. Les voyages à travers le monde me donnent plus d’assurance, des opportunités de faire de nouvelles connaissances et d’acquérir des expériences », dit Saïd dont l’ambition est sans limites.

 

Passion et dévouement

Bien que le revenu officiel d’un danseur de tannoura soit modéré, beaucoup de la jeune génération tiennent à joindre la troupe et ce par amour aussi du folklore. Mohamad Réda a lui aussi sacrifié ses études pour apprendre cette danse qui, à son avis, exige de nombreux exercices et de la souplesse. « Nous essayons d’en apprendre les bases et de profiter des expériences des plus anciens qui sont très fermes et n’acceptent pas facilement nos nouvelles créations. Nous avons toujours des points de vue qui divergent mais cela ne veut pas dire qu’ils ne nous acceptent pas ou ne nous respectent pas, bien au contraire », explique Mohamad, ravi d’avoir une opportunité de travail dans une nouvelle troupe italienne de ballet. Une différence de technique et de manière de penser entre générations qui fait que les anciens laissent tout aux soin de Dieu et confient que c’est Dieu qui les fait bouger, tandis que les plus jeunes pensent à entretenir leur souplesse et prendre soin de leur santé. « J’essaie de plus en plus de me débarrasser de la cigarette et d’équilibrer mon alimentation. Je mange tout mais en quantité raisonnable. Et j’évite les jeux et les efforts qui peuvent menacer mon gagne-pain, comme le football, de peur de me blesser ou d’avoir une fracture », explique Mohamad, qui met l’accent sur l’importance du poids et de l’agilité du corps pour tenir le coup sur scène. Et Anous cite l’exemple de son second fils Magdi qui n’a pas pu faire de la tannoura à cause de son obésité. « Il mange beaucoup de gras et de pâtes. Un physique qui ne convient pas à un tananergui », dit Anous en ajoutant que si le danseur prend soin de sa santé et de sa souplesse, il peut tourner à vie. Et c’est ce qui fait que malgré ses 46 ans, il reste la vedette de la troupe, un des plus admirés par le public d’Al-Ghouri, comme l’assure le directeur de Wékalet Al-Ghouri, Mohamad Abdel-Dayem. Ce dernier témoigne avec beaucoup de fierté sa joie d’assister à la naissance d’une nouvelle vedette, le jeune Sayed, fils d’Anous. Dans une scène mémorable, les trois danseurs, Sayed, son chorégraphe Saïd et le grand maître Anous commencent le show. Trois générations en train de tourner avec grâce, harmonie et complicité.

Des regards et des gestes qui se croisent pour créer un spectacle extraordinaire. Ils font tourner leurs tannouras multicolores créant une ambiance féerique. Leurs mouvements s’accélèrent. Ils entrent en transe, enlèvent leurs jupes colorées, les tiennent à la main et tous les trois en même temps, les jettent en l’air, et les attrapent de nouveau, toujours en faisant des pirouettes. Les applaudissements et les youyous du public témoignent de la beauté du spectacle que viennent de présenter ces derviches tourneurs. Ils saluent le public avec un grand sourire de fierté avant de se précipiter pour aller se changer et passer ailleurs en compagnie de leurs amis ou de leurs familles, le reste de la soirée. Mais avant de quitter, les musiciens ont insisté à faire une zaffa musicale à la nouvelle star et son père. Ce dernier confie au public, les larmes aux yeux, qu’il insistera pour que son fils apprenne des langues étrangères. « Il doit savoir communiquer avec les étrangers et se comporter en star bien éduquée. Ce que je n’ai pas pu faire moi-même », dit le père d’un tananergui qui n’a pas été élevé dans un mouled mais dans une troupe spécialisée. Pour sa part, Sayed n’arrive pas à croire à son succès, il distribue aux gens du jus de canne à sucre, surtout à Mohamad, 5 ans, fils d’un membre de la troupe qui n’a pas cessé tout le long du spectacle de faire des pirouettes comme son père sur la scène. Fera-t-il partie de la quatrième génération .

Doaa Khalifa

May Sélim