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A 65 ans, Alaa Al-Dib est un romancier consacré. L'auteur de Zahr al-laymoun (Fleur de citron) porte un regard profond et serein sur la société sans trop participer au tumulte.
Bohémien sans fracas

Il faut traverser un petit jardin avant d'atteindre l'entrée de la villa, plongée dans la pénombre d'un après-midi étouffant de juillet. Sa maison lui ressemble ; elle a été construite l'année de sa naissance. Située dans un coin isolé de Maadi, à l'abri du vacarme du métro et des klaxons, elle dégage l'assurance sereine des vieilles bâtisses et la fraîcheur reposante des plafonds hauts et des murs épais. Lorsqu'on nous sert quelque chose à boire, c'est du jus de citron à la menthe, dont le goût est frais et apaisant.

Alaa Al-Dib est né en 1939 dans cette maison, à l'époque en construction. Comme elle, il est isolé, à l'abri des cafés-bars du centre-ville et du qu'en-dira-t-on des voisins. Il est intellectuel sans ostentation, bohémien sans fracas ; il dégage la sérénité de ceux qui savent bien et beaucoup, mais sans la prétention trépidante du centre-ville. Ceux qui savent que finalement ils ne connaissent que très peu ; érudit vieille école.

Il aime bien les choses bien faites. Pas au sens du devoir rendu à temps sans fautes d'orthographe, mais au sens de l'investissement vrai dans un projet. Traducteur de Beckett, (Leabet al-nihaya, Fin de partie), il s'exaspère des traductions qui ne rendent pas l'âme du texte. Sur la table basse, sont posées les deux traductions du dernier livre de Gabriel Garcia Marquez, Vivre pour la raconter. « Les deux n'ont rien à voir avec l'original. Je ne comprends pas l'espagnol, mais je sais que Marquez hait cette langue, celle de Cervantes, dont il estime que c'est une vraie torture. Pour lui, la vraie langue est celle des vieilles femmes caribéennes et il écrit en caribéen ... Les gens parlent et vivent comme ça. Quand un militant politique était assassiné, les vieilles femmes du village là-bas couraient récupérer un mouchoir, le mouillaient dans le sang de l'homme et le conservaient. Après, elles parlaient au mouchoir. Ce n'est pas du réalisme enchanté, c'est la réalité de ces gens-là. Quand on traduit, on transpose en arabe à travers la compréhension que nous avons de ces choses ». Aujourd'hui, il travaille sur le scénario d'Ingmar Bergman, Scenes from a Mariage, Scènes d'un mariage. « J'aime beaucoup ce texte, pour moi, c'est l'essence du rapport entre homme et femme dans le monde entier et toutes les circonstances, époux et épouse, divorcés, amants ». Mais son expérience la plus passionnante a peut-être été la traduction du dialogue de La Momie, film de Chadi Abdel-Salam. « Il n'écrivait qu'en anglais, paix à son âme ».

L'anglais, il l'a appris comme ça, sur le tas ; en lisant, avec des amis étrangers. Il n'a pas été scolarisé dans des écoles de langues. Il a passé son enfance dans les écoles de Maadi, son bac « au Caire ». Sous l'influence de son grand frère Badr Al-Dib, il commence à lire, s'intéresse au théâtre et intègre une troupe de jeunes amateurs à Maadi. Bizarrement, ça le mènera chez les Frères musulmans. « Le théâtre à l'époque était encore mal vu. Je me suis retrouvé avec des filles, les jeunes des Frères trouvaient à y redire. Ils étaient présents à Maadi. Dans chaque quartier, ils avaient une section, à côté d'elle, l'organisation militaire ». C'était avant 1952. Al-Dib est sensible à la rhétorique et aux activités anti-anglaises mais se lasse assez vite des Frères car, dit-il, ses lectures en philosophie « s'approfondissaient ». Mais quand il rentre à la fac, ça ne sera pas en philo, mais en droit. Il passera quand même la majeure partie de son temps dans la bibliothèque de l'université. « Elle ouvrait de 8h à 5h. Tout ce que j'ai lu dans ma vie, je l'ai lu dans cette période. C'est la vraie période de lecture ». Il lit, dévore les classiques russes. Gogol, Tolstoï, Dostoïevski. De la prose tourmentée des Russes à l'engagement dans une organisation d'extrême gauche, le chemin est assez court. Mais il n'y restera que trois ans. « Le MDLN, Mouvement Démocratique pour la Libération Nationale, était une organisation showy, à l'aise dans les mouvements populaires et les manifs. Le PCE (Parti Communiste Egyptien) était plus théorique, plus petit, plus extrémiste. Il mettait en avant l'idée que le 23 Juillet était un coup d'Etat fasciste, américain. Moi j'étais entré dans ces organisations pour parler et discuter. Mais eux, ce n'est pas ce qu'ils voulaient. Ils voulaient que j'applique la ligne ». Il assume donc de ne pas avoir l'âme militante. Sa vocation sera dans l'écriture. Mais il gardera la fibre sociale. Il a souvent écrit des reportages ; « Mon rêve pendant cette période était de faire le tour des villages égyptiens, de vivre dans des barques et d'écrire sur la situation de ces villages. Je ne voulais rien avoir à faire avec les institutions ». Par son frère Badr, il rencontre Fathi Ghanem, qui lui propose d'écrire des reportages pour un salaire de 15 à 20 L.E. par mois. Il accepte. Se retrouve en Haute-Egypte, dans le Delta. L'année où la récolte de coton a été entièrement mangée par la vermine, il écrit un violent reportage. « Les paysans ne trouvaient plus à manger. C'est le dernier reportage que j'ai écrit. Il était très amer, trop direct. Ghanem m'a dit d'arrêter les reportages. C'était avant 1967, vers 1963 ». Il se laisse ensuite entraîner dans une épisode assez terne de l'histoire bureaucratique du régime nassérien. Ce qu'on appelle Al-Tanzim al-talia, L'Organisation de l'avant-garde. « Fathi Ghanem m'a dit qu'il s'agissait de gens sélectionnés par Nasser en personne, constituant une structure clandestine au sein de l'Union socialiste. Il s'agissait de faire des études sur le pays, les revendications des gens, etc. Il m'a proposé d'entrer. J'ai accepté. Après deux, trois réunions j'ai découvert que le groupe auquel je participais s'occupait de l'administration de l'institution, donnait des ordres, récupérait des primes, s'organisait des voyages ». Finalement, il les quitte. Mais évidemment, on quitte plus facilement les Frères musulmans ou une organisation d'extrême gauche qu'on ne quitte une structure dépendant directement de Nasser. « J'ai été convoqué par Abdel-Qader Hatem, l'équivalent de Safouat Al-Chérif aujourd'hui, un homme de pouvoir. Il m'a demandé si j'étais membre dans l'organisation d'Al-Talia. Il m'a demandé ce qu'on y faisait, je lui ai répondu. Ils m'avaient licencié de mon emploi. Lui m'a dit que je pouvais le réintégrer : Va t'installer sur ton bureau comme si de rien n'était. Je lui ai répondu de les appeler pour leur donner des instructions. Il m'a répondu qu'il ne s'agissait que d'une simple erreur administrative. Cette affaire-là s'est réitérée avant la guerre de 1967. Mon nom a été publié dans une longue liste, j'ai été viré du boulot et muté aux archives ».

Il décide alors de se mettre à la recherche d'un travail strictement alimentaire ; ca sera une rubrique hebdomadaire dans Sabah Al-Kheir, Assir al-kotob, Jus de livres. Chaque semaine, il y présente un livre. Finis les reportages engagés et trop chauds.

Cette fibre sociale, elle est liée entre autres, pour lui, à Maadi. Ce quartier connu comme étant un quartier résidentiel, il y voit ses frontières, ses contradictions. « C'était le début de la vie ; Maadi était divisée en deux, Maadi Al-Sarayat et Maadi Al-Balad ; Al-Sarayat, c'était les pachas, Al-Balad, c'était les serviteurs et les vendeurs. Quand on est arrivés en 1939, de là on n'appartenait ni aux pachas, ni aux domestiques. On appartenait à la classe moyenne ». Cette classe moyenne à laquelle il appartient, c'est aussi celle qu'il a retrouvée plus tard lors de ses engagements militants. C'est aussi celle des intellectuels, ceux qui ont été profondément touchés par la défaite de 1967. Il n'aime pas s'identifier à eux. Même s'il est très marqué par la défaite. Bien sûr, il « n'était pas nassérien à 100 % », et n'a jamais cru que ce régime allait régler tous les problèmes sociaux de l'Egypte. Mais comme les autres, il a accusé le choc. « Depuis 1967, il y a quelque chose en moi qui est mort. Il y a quelque chose dans la vie de ce pays qui s'est cé et qui ne s'est pas rétabli depuis ».

Il le raconte entre autres dans Zahr al-laymoun, (Fleur de citron), roman court et terriblement désabusé, histoire d'amour brisé entre le narrateur et Mona Al-Masri sur fond de journées allongées sans horizon et de rapports sporadiques avec les anciens camarades.

Waqfa ala al-monhadar, Arrêt sur la pente, qui n'est pas un ouvrage de fiction, conte la même chose. Sa trilogie romanesque, Qamar ala al-moustanqaa, Lune au bord du marécage, Atfal bila domoue, Enfants sans larmes, Oyoun al-banafseg, Regards de violettes, est moins personnelle. Elle s'intéresse au devenir d'une famille marquée par l'émigration dans les pays du Golfe. La dépression post-1967, post-sadatienne. Et dernièrement, images à profusion de l'Intifada palestinienne, rediffusion du même intolérable à longueur de journée : Ayam wardiya, Jours de rose. « C'est le cauchemar quotidien que nous vivons aujourd'hui ».

Ces derniers mois, Alaa Al-Dib a vécu un autre type de cauchemar ; aseptisé, celui-là. Atteint d'une maladie au cœur, il a dû être hospitalisé. Aux frais de l'Etat, l'avait-on assuré. Mais des complications postopératoires apparaissent. Retour vers le bloc opératoire, une, deux, trois, quatre fois ; pendant ce temps, la facture monte. Alaa Al-Dib ne s'inquiète pas outre mesure. Le cauchemar qu'il vit est déjà suffisamment noir. « Tous les jours, les médecins passaient, posaient la main sur mon front, et demandaient à chaque fois 50 L.E. 7 à 8 fois par jour. L'hôpital est très propre, tout est brillant, mais les gens se conduisent ainsi. C'est un cauchemar climatisé ». A la sortie, on lui demande de signer un reçu. Il s'étonne, mais finit par signer. C'est le début de l'engrenage. « Quinze jours plus tard, une plainte a été déposée contre moi. J'ai été condamné à trois ans de prison. Il manquait 80 000 L.E. Je leur ai dit que je ne payerai pas, que je n'avais pas cette somme. J'aurais pu demander à quelqu'un de me la donner, mais je ne voulais pas faire ça ». Le scandale été trop grand et l'affaire a finalement été réglée à la mi-juillet. « Il y a longtemps, j'avais traduit le livre chinois sacré sur la religion taoïste. J'avais envie qu'il soit réimprimé avec des illustrations ; Il s'agit de 82 poèmes qui résument la religion taoïste. Finalement, le Fonds du développement a pris ce bouquin ainsi qu'Imraa fil talatine, Une femme dans la trentaine, recueil de nouvelles traduites, et m'ont donné 30 000 L.E. ». Aujourd'hui, l'affaire est classée. Même si lui était prêt à « se faire emprisonner pour cela, ça aurait été une fin assez drôle ».

Dina Heshmat

Jalons

1939 : Naissance au Caire.

1961 : Diplômé de la faculté de droit.

1987 : Zahr al-laymoun, Fleur de citron, roman court.

2000 : Prix du meilleur livre de l'année 1999 pour Oyoun al-banafseg, Regard de violettes.

 

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