Il
faut traverser un petit jardin avant d'atteindre l'entrée
de la villa, plongée dans la pénombre d'un après-midi
étouffant de juillet. Sa maison lui ressemble ; elle
a été construite l'année de sa naissance. Située dans
un coin isolé de Maadi, à l'abri du vacarme du métro et
des klaxons, elle dégage l'assurance sereine des vieilles
bâtisses et la fraîcheur reposante des plafonds hauts
et des murs épais. Lorsqu'on nous sert quelque chose à
boire, c'est du jus de citron à la menthe, dont le goût
est frais et apaisant.
Alaa
Al-Dib est né en 1939 dans cette maison, à l'époque en
construction. Comme elle, il est isolé, à l'abri des cafés-bars
du centre-ville et du qu'en-dira-t-on des voisins. Il
est intellectuel sans ostentation, bohémien sans fracas ;
il dégage la sérénité de ceux qui savent bien et beaucoup,
mais sans la prétention trépidante du centre-ville. Ceux
qui savent que finalement ils ne connaissent que très
peu ; érudit vieille école.
Il
aime bien les choses bien faites. Pas au sens du devoir
rendu à temps sans fautes d'orthographe, mais au sens
de l'investissement vrai dans un projet. Traducteur de
Beckett, (Leabet al-nihaya, Fin de partie), il
s'exaspère des traductions qui ne rendent pas l'âme du
texte. Sur la table basse, sont posées les deux traductions
du dernier livre de Gabriel Garcia Marquez, Vivre pour
la raconter. « Les deux n'ont rien à voir
avec l'original. Je ne comprends pas l'espagnol, mais
je sais que Marquez hait cette langue, celle de Cervantes,
dont il estime que c'est une vraie torture. Pour lui,
la vraie langue est celle des vieilles femmes caribéennes
et il écrit en caribéen ... Les gens parlent et vivent
comme ça. Quand un militant politique était assassiné,
les vieilles femmes du village là-bas couraient récupérer
un mouchoir, le mouillaient dans le sang de l'homme et
le conservaient. Après, elles parlaient au mouchoir. Ce
n'est pas du réalisme enchanté, c'est la réalité de ces
gens-là. Quand on traduit, on transpose en arabe à travers
la compréhension que nous avons de ces choses ».
Aujourd'hui, il travaille sur le scénario d'Ingmar Bergman,
Scenes from a Mariage, Scènes d'un mariage. « J'aime
beaucoup ce texte, pour moi, c'est l'essence du rapport
entre homme et femme dans le monde entier et toutes les
circonstances, époux et épouse, divorcés, amants ».
Mais son expérience la plus passionnante a peut-être été
la traduction du dialogue de La Momie, film de
Chadi Abdel-Salam. « Il n'écrivait qu'en anglais,
paix à son âme ».
L'anglais,
il l'a appris comme ça, sur le tas ; en lisant, avec
des amis étrangers. Il n'a pas été scolarisé dans des
écoles de langues. Il a passé son enfance dans les écoles
de Maadi, son bac « au Caire ». Sous
l'influence de son grand frère Badr Al-Dib, il commence
à lire, s'intéresse au théâtre et intègre une troupe de
jeunes amateurs à Maadi. Bizarrement, ça le mènera chez
les Frères musulmans. « Le théâtre à l'époque
était encore mal vu. Je me suis retrouvé avec des filles,
les jeunes des Frères trouvaient à y redire. Ils étaient
présents à Maadi. Dans chaque quartier, ils avaient une
section, à côté d'elle, l'organisation militaire ».
C'était avant 1952. Al-Dib est sensible à la rhétorique
et aux activités anti-anglaises mais se lasse assez vite
des Frères car, dit-il, ses lectures en philosophie « s'approfondissaient ».
Mais quand il rentre à la fac, ça ne sera pas en philo,
mais en droit. Il passera quand même la majeure partie
de son temps dans la bibliothèque de l'université. « Elle
ouvrait de 8h à 5h. Tout ce que j'ai lu dans ma vie, je
l'ai lu dans cette période. C'est la vraie période de
lecture ». Il lit, dévore les classiques russes.
Gogol, Tolstoï, Dostoïevski. De la prose tourmentée des
Russes à l'engagement dans une organisation d'extrême
gauche, le chemin est assez court. Mais il n'y restera
que trois ans. « Le MDLN, Mouvement Démocratique
pour la Libération Nationale, était une organisation
showy, à l'aise dans les mouvements populaires et les
manifs. Le PCE (Parti Communiste Egyptien) était
plus théorique, plus petit, plus extrémiste. Il mettait
en avant l'idée que le 23 Juillet était un coup d'Etat
fasciste, américain. Moi j'étais entré dans ces organisations
pour parler et discuter. Mais eux, ce n'est pas ce qu'ils
voulaient. Ils voulaient que j'applique la ligne ».
Il assume donc de ne pas avoir l'âme militante. Sa vocation
sera dans l'écriture. Mais il gardera la fibre sociale.
Il a souvent écrit des reportages ; « Mon
rêve pendant cette période était de faire le tour des
villages égyptiens, de vivre dans des barques et d'écrire
sur la situation de ces villages. Je ne voulais rien avoir
à faire avec les institutions ». Par son frère
Badr, il rencontre Fathi Ghanem, qui lui propose d'écrire
des reportages pour un salaire de 15 à 20 L.E. par mois.
Il accepte. Se retrouve en Haute-Egypte, dans le Delta.
L'année où la récolte de coton a été entièrement mangée
par la vermine, il écrit un violent reportage. « Les
paysans ne trouvaient plus à manger. C'est le dernier
reportage que j'ai écrit. Il était très amer, trop direct.
Ghanem m'a dit d'arrêter les reportages. C'était avant
1967, vers 1963 ». Il se laisse ensuite entraîner
dans une épisode assez terne de l'histoire bureaucratique
du régime nassérien. Ce qu'on appelle Al-Tanzim al-talia,
L'Organisation de l'avant-garde. « Fathi Ghanem
m'a dit qu'il s'agissait de gens sélectionnés par Nasser
en personne, constituant une structure clandestine au
sein de l'Union socialiste. Il s'agissait de faire des
études sur le pays, les revendications des gens, etc.
Il m'a proposé d'entrer. J'ai accepté. Après deux, trois
réunions j'ai découvert que le groupe auquel je participais
s'occupait de l'administration de l'institution, donnait
des ordres, récupérait des primes, s'organisait des voyages ».
Finalement, il les quitte. Mais évidemment, on quitte
plus facilement les Frères musulmans ou une organisation
d'extrême gauche qu'on ne quitte une structure dépendant
directement de Nasser. « J'ai été convoqué par
Abdel-Qader Hatem, l'équivalent de Safouat Al-Chérif aujourd'hui,
un homme de pouvoir. Il m'a demandé si j'étais membre
dans l'organisation d'Al-Talia. Il m'a demandé ce qu'on
y faisait, je lui ai répondu. Ils m'avaient licencié de
mon emploi. Lui m'a dit que je pouvais le réintégrer :
Va t'installer sur ton bureau comme si de rien n'était.
Je lui ai répondu de les appeler pour leur donner des
instructions. Il m'a répondu qu'il ne s'agissait que d'une
simple erreur administrative. Cette affaire-là s'est réitérée
avant la guerre de 1967. Mon nom a été publié dans une
longue liste, j'ai été viré du boulot et muté aux archives ».
Il
décide alors de se mettre à la recherche d'un travail
strictement alimentaire ; ca sera une rubrique hebdomadaire
dans Sabah Al-Kheir, Assir al-kotob, Jus
de livres. Chaque semaine, il y présente un livre. Finis
les reportages engagés et trop chauds.
Cette
fibre sociale, elle est liée entre autres, pour lui, à
Maadi. Ce quartier connu comme étant un quartier résidentiel,
il y voit ses frontières, ses contradictions. « C'était
le début de la vie ; Maadi était divisée en deux,
Maadi Al-Sarayat et Maadi Al-Balad ; Al-Sarayat,
c'était les pachas, Al-Balad, c'était les serviteurs et
les vendeurs. Quand on est arrivés en 1939, de là on n'appartenait
ni aux pachas, ni aux domestiques. On appartenait à la
classe moyenne ». Cette classe moyenne à laquelle
il appartient, c'est aussi celle qu'il a retrouvée plus
tard lors de ses engagements militants. C'est aussi celle
des intellectuels, ceux qui ont été profondément touchés
par la défaite de 1967. Il n'aime pas s'identifier à eux.
Même s'il est très marqué par la défaite. Bien sûr, il
« n'était pas nassérien à 100 % »,
et n'a jamais cru que ce régime allait régler tous les
problèmes sociaux de l'Egypte. Mais comme les autres,
il a accusé le choc. « Depuis 1967, il y a quelque
chose en moi qui est mort. Il y a quelque chose dans la
vie de ce pays qui s'est cé et qui ne s'est pas rétabli
depuis ».
Il
le raconte entre autres dans Zahr al-laymoun, (Fleur
de citron), roman court et terriblement désabusé, histoire
d'amour brisé entre le narrateur et Mona Al-Masri sur
fond de journées allongées sans horizon et de rapports
sporadiques avec les anciens camarades.
Waqfa
ala al-monhadar, Arrêt sur la pente, qui n'est pas
un ouvrage de fiction, conte la même chose. Sa trilogie
romanesque, Qamar ala al-moustanqaa, Lune au bord
du marécage, Atfal bila domoue, Enfants sans larmes,
Oyoun al-banafseg, Regards de violettes, est moins
personnelle. Elle s'intéresse au devenir d'une famille
marquée par l'émigration dans les pays du Golfe. La dépression
post-1967, post-sadatienne. Et dernièrement, images à
profusion de l'Intifada palestinienne, rediffusion du
même intolérable à longueur de journée : Ayam
wardiya, Jours de rose. « C'est le
cauchemar quotidien que nous vivons aujourd'hui ».
Ces
derniers mois, Alaa Al-Dib a vécu un autre type de cauchemar ;
aseptisé, celui-là. Atteint d'une maladie au cœur, il
a dû être hospitalisé. Aux frais de l'Etat, l'avait-on
assuré. Mais des complications postopératoires apparaissent.
Retour vers le bloc opératoire, une, deux, trois, quatre
fois ; pendant ce temps, la facture monte. Alaa Al-Dib
ne s'inquiète pas outre mesure. Le cauchemar qu'il vit
est déjà suffisamment noir. « Tous les jours,
les médecins passaient, posaient la main sur mon front,
et demandaient à chaque fois 50 L.E. 7 à 8 fois par jour.
L'hôpital est très propre, tout est brillant, mais les
gens se conduisent ainsi. C'est un cauchemar climatisé ».
A la sortie, on lui demande de signer un reçu. Il s'étonne,
mais finit par signer. C'est le début de l'engrenage.
« Quinze jours plus tard, une plainte a été déposée
contre moi. J'ai été condamné à trois ans de prison. Il
manquait 80 000 L.E. Je leur ai dit que je ne payerai
pas, que je n'avais pas cette somme. J'aurais pu demander
à quelqu'un de me la donner, mais je ne voulais pas faire
ça ». Le scandale été trop grand et l'affaire
a finalement été réglée à la mi-juillet. « Il
y a longtemps, j'avais traduit le livre chinois sacré
sur la religion taoïste. J'avais envie qu'il soit réimprimé
avec des illustrations ; Il s'agit de 82 poèmes qui
résument la religion taoïste. Finalement, le Fonds du
développement a pris ce bouquin ainsi qu'Imraa fil
talatine, Une femme dans la trentaine, recueil de nouvelles
traduites, et m'ont donné 30 000 L.E. ».
Aujourd'hui, l'affaire est classée. Même si lui était
prêt à « se faire emprisonner pour cela, ça aurait
été une fin assez drôle ».
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