| |
|
Côte-Nord
. Créés à la moitié
des années 1980, les villages touristiques de
cette région ont bouleversé la vie des
bédouins, autrefois seuls maîtres des lieux.
Aujourd'hui, ils ont du mal à cohabiter avec
les estivants. Visite.
|
|
le
vague à l'âme des bédouins
|
Tout
le long de la Côte-Nord qui s'étend entre Alexandrie
et Matrouh vivent des tribus arabes avec leurs coutumes
et traditions. Dans ce vaste désert fascinant, toute
tentative de sédentarisation de ces nomades, dont la
plupart vivent encore sous des tentes, est vouée à l'échec.
Et le défi est grand, surtout pendant l'été quand ils
sont assaillis par des estivants. Ces tribus n'ont guère
apprécié que des intrus viennent piétiner leur territoire
encore vierge et troublent leur quiétude. Au premier
regard, le contraste est frappant entre le luxe des
stations
balnéaires qui regroupent l'élite de la société égyptienne
et ces marginaux du désert qui ont gardé leurs habitudes
ancestrales. Modernisme et primitivisme semblent s'entrechoquer
dans ce décor pittoresque. Alors que des femmes en bikini
se baladent librement sur les plages de Marina, les
bédouines restent confinées sous les tentes.
Pour
se protéger de cette invasion, beaucoup de bédouins
se sont ghettoïsés. D'autres, pour mieux sauvegarder
leur identité, ont préféré s'installer en montagne.
Et une troisième catégorie a accepté le compromis. Celui
de servir d'intermédiaire entre deux mondes dissemblables.
Une catégorie qui appartient pour la plupart à la nouvelle
génération. A l'exemple de Hassan, un bédouin de 35
ans qui a ouvert une cafétéria sur l'autoroute, située
à 90 km d'Alexandrie, qui accueille les estivants désireux
de prendre une collation ou se reposer en cours de route.
Son petit commerce bâti en béton et dont le plafond
est couvert de feuilles de palmier reflète toute sa
philosophie. Il a réussi à s'accommoder sans pour autant
changer sa façon de vivre. Il présente ses services
à des prix raisonnables, une façon de concurrencer les
stations balnéaires qui fixent des prix plus élevés.
Et son comportement, tout comme sa façon de s'habiller,
n'ont pas changé. Il a gardé la djellaba que porte tout
bédouin sauf qu'il a ôté son gilet qui fait partie de
cet accoutrement, et cela pour paraître plus moderne.
Avec le temps, il a fini par maîtriser le dialecte cairote,
mais dès qu'il s'énerve, un flot d'injures bédouin sort
de sa bouche ! Même du point de vue idéologique,
la coexistence a eu une influence sur sa vision des
choses. « Il y a quelques années, lorsque je
voyais une femme porter des vêtements dénudés ou serrés,
j'étais choqué, j'avais l'impression que la fin du monde
était proche ! Il m'est arrivé même de refuser
de vendre mes services à des femmes dont je jugeais
la tenue indécente. Aujourd'hui, bien que je
sois contre de telles tenues qui manquent de pudeur,
cela ne m'offusque plus. J'ai fini par me faire une
raison, me disant que c'est mon gagne-pain et je me
contente tout simplement de me rincer les yeux ! »,
raconte Hassan qui, une fois rentré parmi les siens,
retrouve ses habitudes de bédouin et n'autorise ses
filles à sortir que pour aller à l'école.
Mais
Hassan n'est pas le seul à avoir accepté ce compromis.
D'autres nomades arabes, notamment de la nouvelle génération,
ont suivi son exemple. La preuve : tout le long
de cette route, beaucoup de jeunes bédouins gagnent
leur pain en vendant leurs produits aux estivants. Vendeurs
de volailles, de viande, d'olives, de figues, etc.,
tous profitent de l'été pour gagner de l'argent.
En
effet, deux grandes tribus habitent le désert qui s'étend
entre Alexandrie et Matrouh : Awlad Ali (les fils
d'Ali) et les Gamaates. Ces deux tribus se sont ramifiées
et à leur tour ont formé des familles nombreuses. Selon
les chiffres des municipalités, ces deux tribus se sont
dispersées dans 133 villages d'Al-Dabaa, une localité
qui compte environ 10 mille habitants, dont 6 mille
à Al-Hammam et environ 3 mille à Al-Alamein. La plupart
de ces personnes ont toujours travaillé dans les champs
de figuiers et d'oliviers, d'autres étaient bergers
ou guides ou étaient spécialisés dans la chasse des
grives. La construction de la Côte-Nord, qui a commencé
par le village touristique de Maraqia, a fortement secoué
la vie économique de ces tribus. Plus on s'éloigne de
l'autoroute qui sépare ces deux mondes, et plus le paysage
est désolant. Selon cheikh Ali, 60 ans, le patriarche
de la famille Achtouri, les bédouins ont contribué à
la construction de ces stations balnéaires, mais ils
n'en ont tiré aucun profit.
|
|
Une relation douteuse
|
|
« Pendant
la construction, on a porté notre aide aux entrepreneurs
en transportant du sable et des pierres nécessaires aux
édifices. On a assisté les maçons dans les différentes
phases de construction. On pensait réellement que ce grand
projet allait offrir des opportunités de travail aux jeunes
bédouins. Une fois la construction de ces stations balnéaires
achevée, les bédouins ont été mis à l'écart, alors que
certains boulots tels que les agent de sécurité ou de
nettoyage ne nécessitent pas de qualifications professionnelles »,
commente cheikh Hassan, installé dans son salon de style
arabe où les coussins sont dispersés par terre ;
il sirote son thé d'où s'exhale une odeur exquise de menthe.
Aujourd'hui, selon Khalil Al-Saadi, président du conseil
local aux municipalités, le taux de bédouins travaillant
dans ces stations balnéaires ne dépasse pas 1 % ;
pourtant, il pourrait être plus rentable d'embaucher ces
gens vu qu'il n'est pas nécessaire de leur donner des
primes de logement. De plus, ils connaissent mieux que
quiconque tous les coins et recoins de la région.
Or,
les responsables de ces villages touristiques ont aussi
leurs arguments. « La plupart des bédouins sont
des analphabètes. Aujourd'hui, même les plus petits métiers
exigent un minimum d'éducation : lire et écrire.
De plus, les estivants ont besoin de confort et le personnel
recruté a suivi une formation adéquate pour remplir beaucoup
de tâches qui contribuent au bien-être des estivants,
sans oublier qu'ils sont plus flexibles que les bédouins
qui acceptent difficilement tout changement »,
confie un responsable dans l'administration d'une
station balnéaire et qui a requis l'anonymat. Et ce qui
a aggravé la situation, c'est que ces villages ont occupé
tout l'espace des arbres où se nichaient les grives à
la période d'émigration. La chasse des grives était
une source de gagne-pain pour beaucoup de nomades arabes
qui sortaient pour conduire les chasseurs dans le désert.
Ce métier a disparu et même certains ateliers de confection
de filets de pêche qui attiraient beaucoup de bédouins
ont fermé leurs portes. De plus, ces stations balnéaires
ont pris la place de beaucoup de parcelles où l'on faisait
pousser de l'herbe destinée à nourrir le bétail. Ce qui
a réduit l'espace réservée aux métiers vitaux du bédouin.
Ceci explique l'animosité du bédouin vis-à-vis de l'estivant,
surtout pendant l'été.
« L'été
a toujours été une saison prospère pour nous. Beaucoup
vivaient de la chasse des grives. Aujourd'hui, on ne supporte
plus cette saison, car nous payons cher le confort qu'exige
cet estivant », poursuit Rachid, 46 ans, agriculteur.
Et
même la mer, qui semblait appartenir au bédouin, lui a
été confisquée. Ce dernier attendait avec impatience l'été
pour aller se baigner. « L'estivant qui a les
moyens de tout s'offrir nous a privés de ce qui est le
plus cher à nos cœurs. On a barricadé la mer par des clôtures
et interdit son accès aux citoyens originaires du lieu,
les privant de ce droit élémentaire. La loi interdit aux
habitants de la région de venir se baigner dans ces stations
balnéaires sauf s'ils possèdent un chalet ou une villa
à l'intérieur. Quel est le bédouin qui possède cette fortune
pour acheter ce droit qui autrefois n'était pas mis en
cause ? D'ailleurs, il n'existe aucune plage publique
sur toute la Côte-Nord et pour avoir accès à la mer, il
faut parcourir une distance de 200 km pour aller se baigner
à Matrouh », s'indigne cheikh Khalil Al-Saadi.
En
effet, le bieêtre des estivants compte plus que tout pour
l'Etat, même si c'est au détriment des bédouins. Bien
que le gouvernement ait muni la Côte-Nord d'un réseau
d'eau potable depuis 1980, cette dernière n'est installée
dans les maisons des bédouins que le mois passé. La priorité
de ces infrastructures étant toujours réservée aux stations
balnéaires. Mais n'empêche que le gouverneur de Matrouh
a promis aux habitants un autre réseau pour irriguer les
terres agricoles. |
Ces intrus qui viennent d'ailleurs
|
Pour
la plupart des bédouins, l'estivant est considéré comme
un invité indésirable. Un intrus qui a pénétré son quotidien
et a altéré son environnement vierge. « Le réseau
de drainage sanitaire rejette les déchets dans le désert.
Durant l'été, on doit supporter cette odeur exécrable,
sans oublier les maladies dermiques qui ont affecté nos
enfants », dit-il.
Or,
si une grande majorité de bédouins ont payé cher le tribut
de cette coexistence, d'autres ont pu tirer profit de
cet invité de l'été. Le sens du commerce est inné chez
le bédouin. Cheikh Fayez Hémeida semble être le chahbandar
du marché Al-Hammam. Beaucoup d'estivants affluent dans
ce souk. C'est la saison qui enregistre un chiffre record
des ventes. Celui-ci, fondé sur les ruines de l'ancien
marché de moutons, compte environ 300 magasins dont 70 %
sont tenus par des bédouins. Là, le souk est régi par
une loi bédouine. Tout conflit est résolu à travers un
maglis orfi. Cheikh Hémeida n'est qu'un parmi certains
nomades arabes qui a réussi à comprendre la nature de
la phase et a pu répondre aux mutations économiques et
sociales qui règnent sur la région. Il a fini par comprendre
la nature de l'estivant qui vient pour se promener et
dépenser et a su en tirer profit pour monter sa fortune.
Sa maison qui ne comprenait autrefois qu'une seule pièce
en compte aujourd'hui quatre. Son échoppe qui ne dépassait
pas les 16 m2 avant la construction de la Côte-Nord a
une superficie de 40 m2. Son magasin où il commercialise
des produits cosmétiques et alimentaires d'importation
lui sert aussi de bureau d'informations pour les services
de la Côte-Nord. Avec les années, il a fini par tisser
des liens d'amitié avec ses clients, indispensables pour
son business. Le désert d'hier a changé de décor. « On
ne va pas rester les bras croisés et pleurer sur les ruines
du passé, mais plutôt avoir une certaine vision de l'avenir
et savoir s'adapter au changement comme l'ont fait les
peuples du désert », conclut cheikh Mansour.
|
| Dina
Darwich |
|
|
|
|