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Le profil de Hamdi Abou-Golayel tranche avec celui de la plupart de ses pairs de la génération des années quatre-vingt dix. Petits voleurs à la retraite (2002), son premier roman, est en cours de traduction en français et en anglais. Le passage qui suit est extrait du chapitre VI, publié dans la revue La pensée de Midi.

Petits voleurs à la retraite

C'est le 16 août 1998 que je pénétrai pour la première fois dans l'immeuble numéro 36 de la quatorzième rue de Manchiyet Nasser-Hélouan. C'était un jour de grande chaleur, comme le sont habituellement les jours d'août, une chaleur qui me rappelle parfois que je suis né un jour semblable il y a trente ans, le 16 août 1968 très exactement. Pour fêter cette occasion — sur laquelle je ne parviens pas à me positionner clairement —, j'imagine le visage de ma mère qui devait être couvert de sueur quand par une pareille canicule j'ai glissé de son ventre …

Quand je repense à ce jour-là, il faut toujours que mon imagination s'arrête à ces gouttes de sueur ruisselant sur le visage de ma mère. Je cherche peut-être à donner un air de souffrance ou de majesté à mon enfantement, bien que la chose soit des plus ordinaires. Quoi de plus naturel que des gouttes de sueur, même abondantes, sur le visage d'une femme en train d'accoucher. Il est vrai que j'étais le dixième et dernier rejeton de ma mère, ce qui lui a certainement simplifié la tâche : mon chemin ayant été aplani et bien élargi par neuf frères de différentes grosseurs, j'ai dû y déambuler avec aisance et confort, peut-être même en bâillant … Reste que la chose ne s'est pas faite sans gémissements, car c'était le mois le plus chaud de l'année et que l'enfant était un mâle né d'une famille bédouine évoluant lentement vers la paysannerie.

J'étais parmi les premiers fils de Bédouins qui n'avaient pas eu honte de cultiver les restes de leurs terres … nos vastes terres offertes par Mohamad Ali pacha à nos ancêtres, entre autres privilèges accordés aux « Arabes », comme on offrirait une brebis égorgée à des hommes affamés dans un désert infertile sans leur apprendre à l'écorcher, si bien qu'ils seraient tout à fait disposés à la mettre en lambeaux ou à la céder au premier passant … Abandonnant leur désert, ils pénètrent sur ces terres désorientées sous le poids de leurs tentes, tel le Bédouin victorieux qui a contraint le gouvernement à pactiser avec lui contre un butin auquel il ne reconnaît aucune valeur. Ils s'y établirent, comme l'avait voulu Mohamad Ali, tout en dédaignant fidèlement de les cultiver et en prenant plaisir à les échanger contre n'importe quoi. Du reste, ils continuèrent à se déplacer, simplement leur aire de vagabondage s'arrêtait aux frontières de ces terres.

Il en resta évidemment fort peu pour ceux de ma génération. Nous nous mîmes à les cultiver, à contrecœur. Nous n'étions pas exactement des paysans, nous pratiquions l'agriculture, tout en veillant à conserver jalousement ce qui fait la fierté du vrai Bédouin … On avait un arpent de terre qui nous aurait à peine suffi si on l'avait cultivé en entier, mais on le divisait en deux : on en vendait une moitié pour s'acheter un cheval de race qui flattait notre orgueil et un fusil qui nous servait à intimider la population, quant à l'autre moitié, on ne voyait pas de honte à la cultiver. Peut-être est-ce l'origine de mon aptitude à pactiser avec tout le monde. Si pour nos ennemis paysans je suis un pauvre hère qui vit dans un coin, parmi les miens je suis un Bédouin dont les yeux lancent des éclairs. C'est pour cela qu'en arrivant au Caire, je n'ai pas eu à affronter les mêmes problèmes que mes prédécesseurs venus des campagnes et des hameaux bédouins : je me suis installé à la lisière de la cité, et j'ai remporté des succès éclatants en son cœur.

Lorsque j'étais ouvrier dans le bâtiment, j'ai acquis une assez belle notoriété dans les cafés où les entrepreneurs viennent chercher les journaliers. J'étais un de ces gars robustes sur lesquels on peut compter quand il s'agit de porter sur les épaules, jusqu'aux plus hauts étages, des sacs de sable, de ciment, de gravier, et des mètres de carrelage, sans avoir recours aux appareils de levage modernes. Mais tandis que je me tuais l'âme sous le poids de ces sacs, je n'étais pas sans éprouver un sentiment de grandeur toutes les fois que je trouvais l'occasion de me targuer d'appartenir à une tribu qui avait contraint le gouvernement à pactiser avec elle.

J'avais pris part à la construction d'un nombre impressionnant d'immeubles dont je tirais fierté quand je passais devant dans les différents quartiers du Caire. Il était temps de penser à évoluer dans mon travail. Je briguais un avenir d'entrepreneur en bâtiment. Or, un entrepreneur a besoin d'avoir un lieu fixe et bien connu de ses clients. Je me vis obligé de quitter définitivement les sous-sols des ouvriers du bâtiment, qui n'ont rien de permanent, puisqu'ils sont toujours fonction des immeubles en construction, que les propriétaires s'efforcent d'achever, auquel cas les ouvriers du bâtiment doivent chercher un autre sous-sol d'immeuble en construction …

Je passai avec l'agent immobilier une pénible journée qui prit fin devant un appartement convenable, au troisième étage, avec un balcon exposé au nord. Je faillis le prendre, mais au cours des négociations avec le propriétaire je remarquai que, de façon générale, l'immeuble n'avait pas un air engageant. Il avait une odeur, et l'escalier n'avait jamais senti le parfum de la peinture. Je me rétractai. Pas pour moi, car à l'évidence, quelqu'un qui a passé dix ans dans les sous-sols des immeubles en construction ne s'arrête pas à des considérations telles que l'absence de peinture dans l'escalier de l'appartement qu'il va habiter, mais pour les fils de la tribu. C'est que mon désir d'améliorer ma condition en ville, après avoir quitté les hameaux, avait voulu que je mente sur certains points, notamment ma situation matérielle. Ils étaient donc loin d'imaginer que je puisse vivre dans un immeuble aussi chancelant … La question était très délicate. Je l'exposai à l'agent immobilier avec précision, et peut-être quelque émotion, voire un degré d'émotion parfaitement honnête, car le voilà qui me tapota sur l'épaule en disant : « Ne t'en fais pas ». A ce moment-là, j'ai failli me mettre à pleurer, mais venant aussitôt à ma rescousse, il me fit tourner dans la quatorzième rue et m'arrêta en face de l'immeuble numéro 36. « C'est un peu exorbitant, fit-il, mais c'est quelque chose d'honorable ».

Une bâtisse honorable en effet, cinq étages, des balcons formant saillie par rapport aux autres immeubles de la rue, ce qui lui donnait un air imposant et suggérait certaines considérations quant à ses propriétaires … La façade était verte et ornée de motifs carrés d'un vert plus intense, le périmètre stratégique était bien aspergé, et contre le mur de l'immeuble reposait une chaise convenant à un derrière relativement corpulent. Au-dessus de la porte, en surplomb, une tête d'animal féroce, la gueule fendue avec voracité, et dont les crocs aiguisés laissaient croire que le sang était encore chaud dans ses veines.

« L'affaire est dans le sac, avec l'aide de Dieu », fit l'agent immobilier avant d'entrer. Sans hésiter pour une fois, je lui emboîtai le pas. La chose aurait pourtant mérité quelque réflexion, non pas que l'immeuble me déplût, mais parce que le fait qu'il me plaisait avait fait enfler le montant du loyer. L'agent immobilier s'arrêta devant un appartement au troisième étage et dit d'un ton qu'il est parfaitement insuffisant de qualifier de « poli » et que j'ajoutai sur-le-champ aux balcons à encorbellement sur la liste des signes d'influence des propriétaires : « Hag Abou-Gamal … ». Comme on ignorait appel, j'en profitai pour examiner l'escalier. Vaste et agréable, sa beauté n'était altérée que par la première volée de marches : comme on avait voulu qu'il y ait deux portes au rez-de-chaussée, elle était particulièrement raide et haute ; d'un point de vue architectural, il eût mieux valu en faire deux volées, dont l'une reposerait au-dessus des deux portes du rez-de-chaussée …

« Hag Abou-Gamal …

— Entre Abou-Ahmad, fais comme chez toi.

— J'ai un cli ».

Je fus contrarié par la façon dont l'agent immobilier venait subitement de me qualifier. Vint à nous un quinquagénaire qu'un ventre énorme n'empêchait visiblement pas d'être rompu à la pratique d'une quelconque activité sportive. « Qu'est ce qu'il y a, Abou-Ahmad, tu es gêné ? ». Il me gratifia d'un sourire que j'accueillis avec une sorte de consternation. « Bienvenue … Basse ou Haute-Egypte ? ». Je me souvins qu'on m'avait posé des questions semblables quand la perte de ma carte d'identité m'avait amené à partager le toit des pensionnaires du poste de police de l'avenue des Pyramides, à ceci près que les questions étaient accompagnées de claques sur la nuque, si fortes qu'elles auraient pu m'empêcher de répondre. Je ne sais pas pourquoi, je me suis imaginé qu'Abou-Gamal pouvait faire la même chose. A la manière dont il avait formulé la question, j'ai su qu'il était de nos confrères de Haute-Egypte, qui se méfient des gars du nord, s'ils ne s'emploient pas à les terroriser, alors j'ai dit en fanfaronnant :

« Rassure-toi, je suis du fin fond de la Haute-Egypte.

— Alors tu habiteras chez nous … Sois le bienvenu ».

Il me serra la main vigoureusement, comme il sied à un champion, ce qui me permit d'apprécier ce que signifiait habiter chez lui. Puis, il m'entraîna à l'intérieur. Je me retrouvai au milieu des grandes figures de l'immeuble, Gamal, Seif, Salah et Amer, tous réunis dans l'appartement de leur père, le Hag Abdel-Halim. J'appris par la suite que c'était pour effrayer le cheikh Hassan que cette réunion inusitée avait eu lieu, car mon entrée dans l'immeuble se fit le jour même où le cheikh Hassan en sortit.

Traduit de l'arabe par Stéphanie Dujols

Hamdi Abou-Golayel est né en 1968 dans une famille bédouine du Fayoum. Avant la parution de son premier roman, Loussous motaqaïdoune (Voleurs à la retraite), en voie d'être traduit en anglais et en français, il avait publié deux recueils de nouvelles, Asrab al-naml (Escadrons de fourmis, Al-Saqafa al-gamahiriya, 1997) et Achiaa matwiya bi inaya faëqa (Objets rangés avec le plus grand soin, Hayët al-kitab, 2000). Il a également publié une nouvelle dans un recueil collectif préfacé par Fathi Ghanem, Ahla achr qissas (Les Dix plus belles nouvelles, paru en 1999). Il travaille actuellement comme journaliste au journal Al-Ittihad, publié aux Emirats. Rédacteur en chef de la collection Afaq Al-Kitaba jusqu'à la crise du roman de Heidar Heidar Walima li aachab al-bahr (Festin des algues de mer), il est aujourd'hui responsable de la série Dirassat chaabiya (Etudes populaires).

 

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