| C'est
le 16 août 1998 que je pénétrai pour la première fois dans
l'immeuble numéro 36 de la quatorzième rue de Manchiyet Nasser-Hélouan.
C'était un jour de grande chaleur, comme le sont habituellement
les jours d'août, une chaleur qui me rappelle parfois que
je suis né un jour semblable il y a trente ans, le 16 août
1968 très exactement. Pour fêter cette occasion — sur
laquelle je ne parviens pas à me positionner clairement —,
j'imagine le visage de ma mère qui devait être couvert de
sueur quand par une pareille canicule j'ai glissé de son ventre …
Quand
je repense à ce jour-là, il faut toujours que mon imagination
s'arrête à ces gouttes de sueur ruisselant sur le visage de
ma mère. Je cherche peut-être à donner un air de souffrance
ou de majesté à mon enfantement, bien que la chose soit des
plus ordinaires. Quoi de plus naturel que des gouttes de sueur,
même abondantes, sur le visage d'une femme en train d'accoucher.
Il est vrai que j'étais le dixième et dernier rejeton de ma
mère, ce qui lui a certainement simplifié la tâche :
mon chemin ayant été aplani et bien élargi par neuf frères
de différentes grosseurs, j'ai dû y déambuler avec aisance
et confort, peut-être même en bâillant … Reste que la
chose ne s'est pas faite sans gémissements, car c'était le
mois le plus chaud de l'année et que l'enfant était un mâle
né d'une famille bédouine évoluant lentement vers la paysannerie.
J'étais
parmi les premiers fils de Bédouins qui n'avaient pas
eu honte de cultiver les restes de leurs terres … nos
vastes terres offertes par Mohamad Ali pacha à nos ancêtres,
entre autres privilèges accordés aux « Arabes »,
comme on offrirait une brebis égorgée à des hommes affamés
dans un désert infertile sans leur apprendre à l'écorcher,
si bien qu'ils seraient tout à fait disposés à la mettre en
lambeaux ou à la céder au premier passant … Abandonnant
leur désert, ils pénètrent sur ces terres désorientées sous
le poids de leurs tentes, tel le Bédouin victorieux qui a
contraint le gouvernement à pactiser avec lui contre un butin
auquel il ne reconnaît aucune valeur. Ils s'y établirent,
comme l'avait voulu Mohamad Ali, tout en dédaignant fidèlement
de les cultiver et en prenant plaisir à les échanger contre
n'importe quoi. Du reste, ils continuèrent à se déplacer,
simplement leur aire de vagabondage s'arrêtait aux frontières
de ces terres.
Il
en resta évidemment fort peu pour ceux de ma génération. Nous
nous mîmes à les cultiver, à contrecœur. Nous n'étions pas
exactement des paysans, nous pratiquions l'agriculture, tout
en veillant à conserver jalousement ce qui fait la fierté
du vrai Bédouin … On avait un arpent de terre qui nous
aurait à peine suffi si on l'avait cultivé en entier, mais
on le divisait en deux : on en vendait une moitié pour
s'acheter un cheval de race qui flattait notre orgueil et
un fusil qui nous servait à intimider la population, quant
à l'autre moitié, on ne voyait pas de honte à la cultiver.
Peut-être est-ce l'origine de mon aptitude à pactiser avec
tout le monde. Si pour nos ennemis paysans je suis un pauvre
hère qui vit dans un coin, parmi les miens je suis un Bédouin
dont les yeux lancent des éclairs. C'est pour cela qu'en arrivant
au Caire, je n'ai pas eu à affronter les mêmes problèmes que
mes prédécesseurs venus des campagnes et des hameaux bédouins :
je me suis installé à la lisière de la cité, et j'ai remporté
des succès éclatants en son cœur.
Lorsque
j'étais ouvrier dans le bâtiment, j'ai acquis une assez belle
notoriété dans les cafés où les entrepreneurs viennent chercher
les journaliers. J'étais un de ces gars robustes sur lesquels
on peut compter quand il s'agit de porter sur les épaules,
jusqu'aux plus hauts étages, des sacs de sable, de ciment,
de gravier, et des mètres de carrelage, sans avoir recours
aux appareils de levage modernes. Mais tandis que je me tuais
l'âme sous le poids de ces sacs, je n'étais pas sans éprouver
un sentiment de grandeur toutes les fois que je trouvais l'occasion
de me targuer d'appartenir à une tribu qui avait contraint
le gouvernement à pactiser avec elle.
J'avais
pris part à la construction d'un nombre impressionnant d'immeubles
dont je tirais fierté quand je passais devant dans les différents
quartiers du Caire. Il était temps de penser à évoluer dans
mon travail. Je briguais un avenir d'entrepreneur en bâtiment.
Or, un entrepreneur a besoin d'avoir un lieu fixe et bien
connu de ses clients. Je me vis obligé de quitter définitivement
les sous-sols des ouvriers du bâtiment, qui n'ont rien de
permanent, puisqu'ils sont toujours fonction des immeubles
en construction, que les propriétaires s'efforcent d'achever,
auquel cas les ouvriers du bâtiment doivent chercher un autre
sous-sol d'immeuble en construction …
Je
passai avec l'agent immobilier une pénible journée qui prit
fin devant un appartement convenable, au troisième étage,
avec un balcon exposé au nord. Je faillis le prendre, mais
au cours des négociations avec le propriétaire je remarquai
que, de façon générale, l'immeuble n'avait pas un air engageant.
Il avait une odeur, et l'escalier n'avait jamais senti le
parfum de la peinture. Je me rétractai. Pas pour moi, car
à l'évidence, quelqu'un qui a passé dix ans dans les sous-sols
des immeubles en construction ne s'arrête pas à des considérations
telles que l'absence de peinture dans l'escalier de l'appartement
qu'il va habiter, mais pour les fils de la tribu. C'est que
mon désir d'améliorer ma condition en ville, après avoir quitté
les hameaux, avait voulu que je mente sur certains points,
notamment ma situation matérielle. Ils étaient donc loin d'imaginer
que je puisse vivre dans un immeuble aussi chancelant …
La question était très délicate. Je l'exposai à l'agent immobilier
avec précision, et peut-être quelque émotion, voire un degré
d'émotion parfaitement honnête, car le voilà qui me tapota
sur l'épaule en disant : « Ne t'en fais pas ».
A ce moment-là, j'ai failli me mettre à pleurer, mais venant
aussitôt à ma rescousse, il me fit tourner dans la quatorzième
rue et m'arrêta en face de l'immeuble numéro 36. « C'est
un peu exorbitant, fit-il, mais c'est quelque chose
d'honorable ».
Une
bâtisse honorable en effet, cinq étages, des balcons formant
saillie par rapport aux autres immeubles de la rue, ce qui
lui donnait un air imposant et suggérait certaines considérations
quant à ses propriétaires … La façade était verte et
ornée de motifs carrés d'un vert plus intense, le périmètre
stratégique était bien aspergé, et contre le mur de l'immeuble
reposait une chaise convenant à un derrière relativement corpulent.
Au-dessus de la porte, en surplomb, une tête d'animal féroce,
la gueule fendue avec voracité, et dont les crocs aiguisés
laissaient croire que le sang était encore chaud dans ses
veines.
« L'affaire
est dans le sac, avec l'aide de Dieu », fit l'agent
immobilier avant d'entrer. Sans hésiter pour une fois, je
lui emboîtai le pas. La chose aurait pourtant mérité quelque
réflexion, non pas que l'immeuble me déplût, mais parce que
le fait qu'il me plaisait avait fait enfler le montant du
loyer. L'agent immobilier s'arrêta devant un appartement au
troisième étage et dit d'un ton qu'il est parfaitement insuffisant
de qualifier de « poli » et que j'ajoutai
sur-le-champ aux balcons à encorbellement sur la liste des
signes d'influence des propriétaires : « Hag
Abou-Gamal … ». Comme on ignorait appel, j'en
profitai pour examiner l'escalier. Vaste et agréable, sa beauté
n'était altérée que par la première volée de marches :
comme on avait voulu qu'il y ait deux portes au rez-de-chaussée,
elle était particulièrement raide et haute ; d'un point
de vue architectural, il eût mieux valu en faire deux volées,
dont l'une reposerait au-dessus des deux portes du rez-de-chaussée …
« Hag
Abou-Gamal …
— Entre
Abou-Ahmad, fais comme chez toi.
— J'ai
un cli ».
Je
fus contrarié par la façon dont l'agent immobilier venait
subitement de me qualifier. Vint à nous un quinquagénaire
qu'un ventre énorme n'empêchait visiblement pas d'être rompu
à la pratique d'une quelconque activité sportive. « Qu'est
ce qu'il y a, Abou-Ahmad, tu es gêné ? ». Il
me gratifia d'un sourire que j'accueillis avec une sorte de
consternation. « Bienvenue … Basse ou Haute-Egypte ? ».
Je me souvins qu'on m'avait posé des questions semblables
quand la perte de ma carte d'identité m'avait amené à partager
le toit des pensionnaires du poste de police de l'avenue des
Pyramides, à ceci près que les questions étaient accompagnées
de claques sur la nuque, si fortes qu'elles auraient pu m'empêcher
de répondre. Je ne sais pas pourquoi, je me suis imaginé qu'Abou-Gamal
pouvait faire la même chose. A la manière dont il avait formulé
la question, j'ai su qu'il était de nos confrères de Haute-Egypte,
qui se méfient des gars du nord, s'ils ne s'emploient pas
à les terroriser, alors j'ai dit en fanfaronnant :
« Rassure-toi,
je suis du fin fond de la Haute-Egypte.
— Alors
tu habiteras chez nous … Sois le bienvenu ».
Il
me serra la main vigoureusement, comme il sied à un champion,
ce qui me permit d'apprécier ce que signifiait habiter chez
lui. Puis, il m'entraîna à l'intérieur. Je me retrouvai au
milieu des grandes figures de l'immeuble, Gamal, Seif, Salah
et Amer, tous réunis dans l'appartement de leur père, le Hag
Abdel-Halim. J'appris par la suite que c'était pour effrayer
le cheikh Hassan que cette réunion inusitée avait eu lieu,
car mon entrée dans l'immeuble se fit le jour même où le cheikh
Hassan en sortit. |