Al-Ahram
Hebdo : Que pensez-vous de la résolution du Conseil
de sécurité adoptée vendredi et qui menace le gouvernement
soudanais de « mesures » s'il ne mettait
pas fin aux exactions des milices progouvernementales des
djandjawids au Darfour dans un délai de 30 jours ?
Moustapha Osmane
Ismaïl : Franchement, nous regrettons cet empressement
à soumettre la question de Darfour au Conseil de sécurité
au lieu de la traiter dans son cadre régional. L'Union Africaine
(UA) n'a pas condamné le Soudan, la Ligue arabe non plus.
Il faut soutenir le Soudan dans ses efforts pour régler la
crise et non pas le menacer. Nous regrettons que le Conseil
de sécurité ait ignoré les efforts déployés par le gouvernement
et par les organisations régionales. Et ce, au moment où il
a complètement ignoré les rebelles et leur rôle dans la détérioration
de la situation. Nous refusons la résolution du Conseil de
sécurité et affirmons que le gouvernement est en mesure de
protéger ses citoyens et de désarmer les milices rebelles.
J'affirme également que cette résolution est contraire à l'accord
conclu avec les Nations-Unies le 3 juillet. La résolution
se concentre sur les djandjawids plus que sur le secours aux
personnes au Darfour et la lutte contre les autres milices
qui font des catastrophes.
Dans notre accord
avec les Nations-Unies, conclu le 3 juillet, nous avons pris
quatre engagements. Le premier concerne le côté humanitaire.
Il s'agit essentiellement de simplifier les procédures pour
faciliter l'acheminement des aides aux habitants de Darfour.
Le second a trait aux droits de l'homme et l'enquête sur leurs
violations au Darfour qui implique la remise des accusés à
la justice. C'est dans ce contexte que plus de 200 membres
des djandjawids ont été arrêtés et présentés à la justice.
Certains d'entre eux ont été condamnés à mort. Le troisième
engagement est sécuritaire. Le gouvernement soudanais doit
déployer des forces de police pour assurer la sécurité au
Darfour. Le quatrième se rapporte au règlement politique et
à la reprise des négociations. Le gouvernement avait déjà
envoyé une délégation de haut niveau présidée par un ministre
fédéral et groupant six ministres d'Etat pour mener des négociations
inconditionnelles avec les rebelles. Mais on sait tous que
ces négociations ont échoué avant même de commencer à cause
de l'intransigeance des rebelles qui ont posé des conditions
préalables difficiles à remplir. Cette intransigeance est
probablement due au message erroné que les rebelles avaient
reçu de la communauté internationale qui s'est montrée, elle,
très transigeante à leur égard.
L'accord avec
l'Onu nous donne un délai de 90 jours pour régler le problème
du Darfour. Le délai n'a pas encore expiré. Pourquoi donc
nous presser et nous menacer avec la résolution du Conseil
de sécurité ? En tout cas, nous ferons de notre mieux
pour trouver une solution et mettre fin au désordre au Darfour.
— La
situation humanitaire au Darfour est qualifiée de catastrophique
par les Nations-Unies, les Etats-Unis et les pays européens.
Qu'en dites-vous ?
— Je vous
assure que la situation n'est pas comme on la décrit dans
les médias. Elle s'améliore de plus en plus. Si vous consultez
les sites des ONG sur l'Internet, vous remarquerez que même
les organisations américaines reconnaissent que la situation
est en amélioration et que les habitants commencent à regagner
leurs villages. L'une de ces organisations a même indiqué
il y a quelques jours qu'elle a rapatrié 140 000 habitants
suite à l'amélioration de la situation sécuritaire. Pourtant,
certaines parties qui tirent des bénéfices de la détérioration
de la situation ne souhaitent pas que cette histoire prenne
fin. Pour ce qui est des Etats-Unis, les deux partis démocrate
et républicain essayent d'exploiter le sujet pour s'attirer
les voix des électeurs américains d'origine africaine.
— Et
qu'en est-il des accusations de génocide au Darfour ?
— Le secrétaire
général de l'Onu, Kofi Annan, lui même, ainsi que l'UA ont
reconnu qu'il n'y a pas de génocide au Darfour. On parle de
génocide sans comprendre ce que signifie ce mot. Le nombre
des personnes tuées à Darfour ne dépasse pas les 5 000,
dont la plupart appartiennent aux forces armées et à la police.
— Les
Etats-Unis menacent le Soudan, qu'ils estiment ne pas avoir
rempli ses engagements au Darfour. Qu'en pensez-vous ?
— Malheureusement,
les Américains n'ont rien appris de leur expérience en Iraq.
Ils ont conduit le monde dans une guerre contre l'Iraq sous
prétexte que ce pays possède des armes de destruction massive
(ADM). Mais après, ils ont reconnu que leurs informations
étaient erronées. Au lieu de se rectifier, ils récidivent
et essayent cette fois de soulever le monde contre le Soudan.
Il y a quelque temps, ils ont détruit l'usine « Al-Chefaa »
de produits pharmaceutiques au Soudan et la Grande-Bretagne
les a soutenus. Et encore une fois, ils ont découvert que
leurs informations étaient erronées. Pour ce, je souhaite
qu'une question aussi importante ne soit pas considérée par
l'Administration américaine comme une carte de pression qui
les aiderait à remporter les présidentielles. Je souhaite
également que la Grande-Bretagne adopte une position indépendante,
et nous soutenir au lieu de nous menacer. Je rappelle enfin
que les voisins du Soudan ont réclamé que la question soit
laissée à l'UA pour la régler.
— Comment
expliquez-vous cet intérêt international subitement manifesté
à l'égard du Darfour ?
— D'aucuns
pensent qu'il s'agit d'une guerre d'intérêts. Il est bien
connu que la France est présente en Afrique, à l'Est du Tchad,
où elle a une base militaire. Les Américains veulent peut-être
aussi être présents dans la région et pourquoi pas au Darfour
par exemple. D'autres estiment que les Américains savent bien
qu'il y a du pétrole dans la région et qu'ils veulent y mettre
la main. Selon d'autres sources, l'Administration américaine
souhaitent s'attirer les voix des Américains d'origine africaine.
Il existe plusieurs hypothèses qui permettent d'interpréter
cet intérêt exagéré et inattendu que l'on a accordé à la question
du Darfour. Il faut comprendre qu'il s'agit d'un complot qui
se prépare pour diviser le Soudan et son peuple.
— Le
premier ministre britannique, Tony Blair, a suggéré l'envoi
de troupes à Darfour. Quel est votre commentaire ?
— Nous entendons
depuis quelque temps avec étonnement ces déclarations, mais
jusqu'à présent nous n'avons reçu aucune demande officielle.
Le premier ministre britannique se croit plus apte à rétablir
l'ordre et la sécurité au Darfour que le gouvernement soudanais.
Mais je vous assure qu'en cas d'envoi de troupes britanniques,
que nous rejetons, la violence ne fera que s'accroître comme
en Iraq. Ces troupes seront considérées comme des forces d'occupation
et tous les habitants de Darfour vont se soulever contre elles.
Le scénario prévu ensuite serait le retrait de ces troupes,
mais après avoir ouvert la voie à la violence. Ceux qui parlent
d'envoi de troupes au Soudan doivent se raviser. Seules les
troupes soudanaises sont à même de maintenir la sécurité au
Darfour. Nous n'avons besoin de personne, la situation sécuritaire
est en amélioration.
— Que
proposez-vous comme solution à la crise du Darfour ?
— Premièrement,
la communauté internationale, notamment les Etats-Unis et
la Grande-Bretagne, doivent revoir leur position et envoyer
un message clair et ferme aux rebelles pour qu'ils respectent
le cessez-le-feu et qu'ils acceptent de s'engager dans les
négociations sans condition. C'est d'ailleurs la position
déséquilibrée des Etats-Unis qui a conduit à l'échec des discussions
d'Addis-Abeba. Aucune pression n'a été exercée sur les rebelles
pour les obliger à prendre part aux négociations.
Darfour est une
partie intégrante du Soudan, ses habitants sont des citoyens
soudanais et aucun gouvernement au monde ne souhaite mener
un combat avec ses citoyens. Nous travaillons sutous les plans
humanitaire, sécuritaire et politique pour régler cette question.