Théâtre
depuis plusieurs mois d'une grave crise humanitaire,
le Darfour, où une rébellion de certaines populations
locales avait déclenché des représailles sanglantes
de la part de milices arabes, les djandjawids, favorables
au gouvernement, n'est que depuis peu au centre des
préoccupations de la communauté internationale et évidemment
de la presse. Cette semaine, la question a été abordée
par les différents organes de presse gouvernementale
et d'opposition, notamment au vu de la pression internationale
sur Khartoum. La presse parle de « complot ».
On a pu lire des titres comme : « Un complot
nommé pétrole », « L'Egypte veut prévenir
un scénario à l'iraqienne au Soudan et presse son encombrant
voisin du sud de répondre aux exigences internationales
sur le Darfour », « Qu'y a-t-il derrière
la crise du Darfour ? », « Le
Soudan fait face à une alliance occidentale et le but
est la division », « Le train de l'agression
américaine arrivera-t-il en Egypte à travers le Soudan ? ».
Ainsi,
au-delà des exigences posées par la communauté internationale
et le Conseil de sécurité de l'Onu à Khartoum pour mettre
fin aux atrocités commises par les djandjawids contre
les populations africaines, arrêter et juger les auteurs
de ces exactions et d'ouvrir sans restriction le Darfour
aux organisations humanitaires, les analystes ont surtout
exprimé leurs craintes d'un « scénario à l'iraqienne ».
Ceux-ci craignent en effet un nouvel embrasement à la
frontière sud de l'Egypte, ce qui encombrerait davantage
Le Caire, déjà préoccupé par les événements en Iraq
et dans les territoires palestiniens.
Morsi Atallah,
rédacteur en chef d'Al-Ahram Al-Messaï, estime
qu'une intervention militaire étrangère provoquerait
« l'effritement du Soudan », un point
de vue partagé par Iglal Raafat dans le même journal,
spécialiste du dossier soudanais. Mme Raafat estime
que le gouvernement de Khartoum est « dans une
impasse », dont il ne pourrait sortir « qu'en
ouvrant des négociations immédiates avec les opposants
du Darfour et en reconsidérant sa stratégie sécuritaire
pour la solution de la crise du Darfour ».
Pour Moustapha Eloui, politologue de l'Université du
Caire interrogé dans Al-Ahrar, une éventuelle
intervention étrangère ferait du Soudan un « nouveau
foyer de terrorisme et d'instabilité dans la région ».
Quant à Mahmoud Bakri, il souligne dans l'hebdomadaire
Al-Osboue : « Des plans américains
pour faire chuter le régime soudanais et élargir les
zones d'influence dans la région sont derrière la montée
de la violence au Darfour ».
« Où
est donc passé le rôle des Arabes dans tout cela ? »,
s'interroge Samir Ragab, rédacteur en chef du quotidien
Al-Gomhouriya. « Les Arabes se sont-ils
habitués à ne pas tirer des leçons des expériences et
des erreurs ? Leur principale caractéristique est-elle
d'attendre que la catastrophe arrive pour se réveiller ! »,
poursuit Ragab dans son éditorial.
L'Egypte
entretient traditionnellement de solides relations avec
le Soudan, en raison notamment des intérêts communs
que les deux pays ont dans la gestion des ressources
hydrauliques du Nil. Mahmoud Morro souligne dans Al-Ahrar
que « l'Egypte, les Arabes, les musulmans et
les leaders politiques doivent bouger très vite pour
réaliser une médiation avec les mouvements de rebelles.
Une médiation arabo-islamique peut réussir. Nous ne
devons absolument pas laisser le rôle de médiateur,
ni aux Occidentaux, ni à l'Onu, ni aux Américains, afin
que nous ne soyons pas surpris de voir se répéter le
scénario iraqien ».
Mohamad
Haboucha va encore plus loin en écrivant dans le magazine
hebdomadaire Al-Ahram Al-Arabi que le « Darfour
est notre honte à tous ! ». « Malheureusement,
il semble qu'il existe au sein de cette crise une main
arabe qui tente de profiter de la situation à son profit ».
Il y a cependant une autre dimension de la crise
du Darfour, celle des élections américaines. « La
clé des urnes des élections de Bush est à Darfour »,
titre en couverture le magazine hebdomadaire Al-Ahram
Al-Arabi. Cette opinion a été partagée par Mahmoud
Al-Zelqani, qui souligne dans l'hebdomadaire nassérien
Al-Arabi que cette « coalition occidentale
a pour but la scission du Soudan. N'oublions pas que
les Américains ont avant tout des vues électorales.
Les Arabes resteront-ils toujours spectateurs !! ».
Une question qui se répète à chaque crise arabe.