Car depuis deux ans, les « bazars
chinois » rencontrent un vif succès, aussi
bien dans les stations balnéaires et les clubs sportifs
que dans les quartiers populaires. Partout, les produits
sont adaptés au goût et au pouvoir d’achats d'éventuels
acheteurs. L’été est leur période de prédilection.
La présence de vendeurs chinois donne
aux produits « Made In China » exposés
une sorte de gage sur leur authenticité. « C’est
de la bonne qualité, j’ai acheté un lot de trois sous-vêtements
100 % coton à 10 livres. C’est la deuxième année
que j’en achète. Au Caire, la même pièce, fabriquée
en Egypte, se vend à 8 L.E. dans les magasins de lingerie »,
dit une joyeuse vacancière satisfaite de son acquisition.
Les stands chinois sont originaux.
La marchandise, de la lingerie féminine en très grande
quantité cet été, est soigneusement rangée aux côtés
de fleurs artificielles aux couleurs pastel, et de divers
objets d’artisanat. A une ou deux exceptions près, ils
vendent tous les mêmes modèles. Les vendeurs sont impassibles
et ne parlent que pour vanter un produit ou négocier
son prix. « Je suis ici pour deux mois »,
dit en arabe l'un deux, le visage fermé. Un peu plus
loin, une vendeuse dira en levant à peine la tête qu’elle
est en Egypte depuis cinq ans. Sans autre commentaire.
Ces nombreuses ventes de produits « Made
In China » ont provoqué un véritable raz-de-marée
sur le marché égyptien. Ainsi, en 2003, le volume des
importations chinoises en Egypte, selon les douanes
chinoises, était de 937 millions de dollars, contre
534,7 millions enregistrés par l’Organisme central de
mobilisation général et des statistiques. L'écart de
402,3 millions de dollars traduisant le volume des importations
clandestines. Un phénomène que confirme un haut fonctionnaire
des douanes, qui requiert l’anonymat. « Certes,
les commerçants chinois à la sauvette jouent un rôle
dans la contrebande. Mais il est négligeable par rapport
au volume des fraudes enregistrées dans les différents
ports qui, malgré nos efforts, sont incontrôlables »,
explique le fonctionnaire.
« Les fraudes aux douanes se
font soit sur les factures, revues à la baisse, qui
ne correspondent pas à la valeur réelle de la marchandise.
Soit en dissimulant dans les containers des produits
non déclarés », explique le fonctionnaire,
qui ajoute que le premier cas de fraude est plus facile
à détecter que le second, « car nous ne pouvons
pas fouiller systématiquement tous les containers »,
conclut-il.
« Les principaux responsables
de ces importations clandestines sont les très gros
importateurs, qui les écoulent de façon massive sur
le marché. Des marchés qui regorgent déjà de produits
Made in China », explique un grossiste du Mouski,
près d'Al-Azhar. Il les accuse aussi de contrefaire
en Chine, à très bas prix, des articles « Made
in Egypt ». Ces derniers sont ensuite revendus
sur le marché égyptien à des prix inférieurs à celui
du produit initial. Ainsi, l’on observe que chez les
grossistes, pour des produits similaires, existe un
large éventail de prix.
C'est donc chez les grossistes que
les commerçants chinois vont s’approvisionner, ce qui
explique la similitude de leurs marchandises. « Ils
n’ont pas besoin d’un important capital pour faire du
commerce en Egypte, car la marchandise chinoise ne coûte
pas cher, et elle est déjà sur place. Ils se contentent
de faire de petits bénéfices, en vendant le plus possible »,
explique Soliman Al-Sini, surnom donné à ce Chinois
propriétaire d’un petit magasin à Abbassiya. Il vit
en Egypte depuis 50 ans. Et d’ajouter : « La
plupart sont des commerçants saisonniers, venant des
provinces reculées de Chine. Ce sont de très durs travailleurs ».
Il dit ne pas savoir leur nombre, ni dans quel quartier
ils habitent.
Non sans succès, ces revendeurs chinois
font aussi du porte à porte, le plus souvent à deux
avec de gros sacs noirs. Les principaux quartiers ciblés
sont Madinet Nasr, Mohandessine, Guiza et Choubra. Ils
visent les femmes au foyer. « On trouve de tout
dans leur gros sac, des bibelots, des napperons, et
de la lingerie », témoigne une habitante de
Guiza. « Ils sont discrets, et patients. J’ai
le temps de choisir et même d’essayer les articles qui
m’intéressent tout en restant chez moi », poursuit-elle.
Mais, ces ventes ambulantes de produits
« Made In China » via les bazars et
le porte à porte coupe l’herbe sous les pieds des commerçants :
« En transportant la marchandise du marché de
gros vers d'autres marchés, ils bradent les produits
qui sont vendus au double du prix dans les magasins »,
explique le propriétaire d’une PME qui fabrique des
vêtements de sport.
La fabrication de produits textiles
en tout genre est un des secteurs pour lequel le « Made
In China » est préjudiciable, car il emploie
près de 55 % de la main-d’œuvre ouvrière. Rien
que pour les vêtements de sport, « en un an,
sept PME ont fermé leur porte », explique à
regret Hossam Mahmoud, un chef d’entreprise qui vient
de déposer son bilan. Il employait 25 ouvriers. Et d’ajouter :
« Nous sommes capables de fabriquer des produits
de qualité identique, voire supérieure, comparée aux
produits chinois. Mais nous payons plus de 70 %
de taxes. C’est pourquoi nous ne pouvons pas être compétitifs
sur les prix », poursuit-il.
Les produits textiles égyptiens sont
doublement menacés par la fabrication clandestine de
vêtements sportifs par les ressortissants chinois. « Ils
achètent en grande quantité des tissus égyptiens avec
lesquels ils contrefont un modèle qui existe déjà sur
le marché. Ils apposent sur le produit final le label
Made in China. Ce sont des entreprises familiales
installées dans des quartiers populaires. Et comme ce
sont de très gros travailleurs, ils fabriquent une grosse
quantité qu’ils revendent ensuite à des prix inférieurs
à celui du produit copié », explique un fabricant
de tissus de vêtements sportifs installé dans la région
du Mouski. L'année dernière, sa production a enregistré
une baise de 40 %.
« Impossible de connaître le
nombre exact de petites entreprises clandestines. Nous
ne pouvons pas frapper à toutes les portes pour voir
ce qui se passe derrière », se défend un haut
fonctionnaire de l’Organisme des contrôles industriels
qui tient à conserver l’anonymat. Cet organe dépendant
du ministère de l’Industrie a en charge de vérifier
les licences des usines ainsi que la qualité des produits.
Par ailleurs, « il existe des
fabricants chinois qui sous-louent au noir des petites
usines où ils fabriquent leurs produits »,
explique-t-il. « Ceux-là, nous les obligeons
à officier au grand jour. C’est la seule façon de les
faire entrer dans le système, afin qu’ils payent une
taxe sur la production comme les autres »,
affirme-t-il. L’engouement pour le « Made In
China » est « une épidémie qu’il faut
stopper », poursuit-il. Mais la tentative de
contrer l'anarchie des prix et produits sur le marché
égyptien est pour l'instant très inefficace.