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A 56 ans, le pharmacologue Raouf Hamed n’occupe plus de postes à responsabilités. Ce qui ne l’empêche pas de tirer la sonnette d’alarme sur l’état de l’industrie pharmaceutique en Egypte.
Savant par passion

Pharmacologue, auteur de nombreux ouvrages, il a le regard distrait et l’allure bon enfant que l’on prête aux « vrais » savants. A ceux, qui, détachés des tentations matérielles de la vie, se consacrent sans compter au savoir et à son rythme impérieux. Avec en plus un petit air non-conformiste et curieux de tout. Il est surtout connu comme l’un des spécialistes des accords sur la propriété intellectuelle qui seront appliqués en Egypte dans le cadre du Gatt à partir de janvier 2005. Et à ce titre, on le sollicite un peu partout : réunions de militants anti-mondialisation ou colloques d’experts en huis clos. Mais Raouf Hamed ne change jamais son discours selon l’identité de son interlocuteur. En 1992, lors d’une conférence à Al-Ahram, il n’avait pas mâché ses mots. « Je leur ai dit exactement ce que je vous dis là : il n’y a pas d’industrie pharmaceutique dans ce pays ». En Egypte, cette industrie consiste à 95 % à emballer des produits importés. Alors que l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud produisent des médicaments de A à Z, jusqu’aux traitements dits « trithérapie générique » destinés aux séropositifs. Sans s’énerver, Raouf Hamed martèle : « Je leur montrais que leur politique pharmacologique est arriérée ». Imperturbables, les responsables du ministère de la Santé lui répondaient que « l’Egypte est la première productrice de médicaments au Proche-Orient ».

Pharmacologue, toute son histoire est liée à celle des médicaments ; ces matières chimiques dont il a surtout étudié les interactions avec le corps humain. Comment l’estomac réagit-il aux portions ingurgitées ? Quelle vitesse d’absorption ? Est-ce qu’un régime alimentaire différent peut changer la réactivité à un produit ? C’est devenu une obsession, une passion. Pourtant, au départ, ce n’était pas prévu comme ça. Raouf Hamed était plutôt ce qu’on appelle un « littéraire ». « En troisième année de collège, je faisais des enquêtes pour la revue Al-Guiza et pour un journal, Al-Haqaëq (les vérités). Ce travail de journalisme m’a fait sortir du niveau de l’école vers la rue ». Ça, c’était vers 1962, 1963. « Quand je suis entré au lycée Al-Saadiya, il y avait un groupe qui faisait une revue, comme Rose Al-Youssef maintenant, annuelle ». Il participe aussi au « groupe d’expression théâtrale », et était « responsable de l’éducation physique de la classe ».

Ce n’est qu’au lycée qu’il devient un scientifique. « Je me suis tourné vers la physique, la biologie, le nucléaire. Je me suis retrouvé à lire des choses au-dessus de mon niveau. J’ai arrêté mon travail de journaliste et je me suis dit que je voulais être le premier de la classe. Je le suis devenu assez facilement ». Il parle sans fausse modestie, se confie longuement, sans hésiter à donner les plus petits détails. « J’étais le premier dans presque toutes les matières, sauf en arabe où j’étais second, et en anglais, où j’étais troisième ». Le regard fixé à celui de son interlocuteur, il a des mimiques d’hypnotiseur. « J’ai aimé la science au point de me perdre dedans ». Du coup, il ne se consacre pas au travail de l’école et n’obtient son bac que de justesse. « J’étais très embêté, car je voulais entrer en ingénierie ». Ingénierie, c’était son choix officiel. Mais il avait deux autres vrais désirs.

Premièrement, le département de sciences, section maths. Mais il a peur. « Peur d’avoir à faire face à des circonstances exceptionnelles pour la licence qui m’empêchent d’obtenir de mention et m’obligent à enseigner. Je voulais travailler avec la science des maths, pas enseigner les maths ». Son deuxième désir, jamais réalisé, était de faire du cinéma. « Et puis, j’ai rencontré par hasard Mahmoud Al-Méligui, la paix sur son âme, dans le train qui allait à Alexandrie, le diesel. Il m’a dit que ce n’était pas sûr que je trouve du travail en sortant de l’Institut du cinéma ». Il entre donc en pharmacologie. Mais c’était par défaut. « Quand je suis entré en pharmacologie, je n’étais pas convaincu. Je me suis dit : je peux redoubler la terminale pour ensuite choisir la filière de mon choix, ou essayer de voir ce qu’est en réalité la pharmacologie ». Après la lecture des programmes, il est plus enthousiaste.

Il se retrouve à Alexandrie, la ville de sa mère, mais où il vit loin de sa famille résidant place Guiza, au Caire. « Même si mes oncles maternels étaient à Alexandrie, j’avais beaucoup de liberté, pour me découvrir moi-même, découvrir la rue alexandrine, le théâtre, la politique ». On est en pleine période nassérienne. Sans jamais rejoindre une organisation communiste underground, il fait comme beaucoup d’étudiants et entre, en 1965, dans l’Organisation des jeunes, l’organe du parti de Nasser dans la jeunesse. « J’y suis entré convaincu de la Révolution ». Les débats y sont intéressants, mais il ne faut surtout pas poser de questions dérangeantes ou exprimer un quelconque désaccord. « A l’intérieur, c’était la bureaucratie. Un jour, il y a eu une divergence entre moi et deux des responsables politiques. Ces responsables doivent s’engager à ce que la réponse aux questions soit une certaine réponse. Un jour, j’ai proposé une réponse alternative à celle du responsable et j’ai convaincu tout le groupe, trente personnes, que ma réponse était la bonne. L’un des responsables s’est énervé. J’ai été reporté comme étant un mauvais élément ». Avant 1967, ils reçoivent une visite de Chéhabeddine qui venait leur dire « qu’il fallait augmenter le nombre d’adhérents avant 1967, il fallait avoir un quart de million de jeunes dans l’organisation ». Déjà à l’époque, Raouf Hamed pensait que ce type de discours était « du n’importe quoi », « qu’ils voulaient juste des gens pour applaudir ».

1967 déçoit et radicalise cette génération. En 1968, c’est le mouvement étudiant. Pendant le premier épisode, en février, Raouf Hamed se retrouve à la pointe de la lutte. « Les revendications étaient très belles. On disait : c’est le système qui est responsable de la naksa (défaite de 1967), et pas seulement les officiers de l’aviation, il faut juger le système et à sa tête le président Nasser. On aimait Nasser. Mais ça ne nous empêchait pas d’être objectifs ». Gamal Abdel-Fattah, pharmacien, raconte qu’il a rencontré Raouf pour la première fois lors des journées de février. « Debout sur la tribune de l’amphi », que les étudiants venaient d’occuper, « lancé dans un speech super-radical ». Abdel-Fattah rajoute : « J’étais connu comme un marxiste pur et dur dans toute la fac. Mais ça ne l’a pas empêché de se lier d’amitié avec moi ».

Elément perturbateur, individu agaçant, Raouf Hamed l’est resté pour beaucoup. Surtout dans sa vie professionnelle, où son esprit d’initiative gêne. Dès qu’il obtient sa licence, il devient chercheur adjoint au Centre de recherches et de contrôle des médicaments, département de pharmacologie, section poisons. Très vite, il s’intéresse à une science en développement : la tératologie, la science « qui a pour objet l’étude des anomalies des êtres vivants ». Hamed s’intéresse en particulier à l’influence des médicaments sur le développement des embryons. En 1972, deux ans après son diplôme, il monte une unité de tératologie, « la première de toute la région ». Plus tard, il montera deux autres nouvelles unités, un département de « pharmacologie du développement » (1984), et un centre de biodisponibilité médicale (1990). Il aime raconter comment il s’est heurté à la rigidité des institutions.

La première fois qu’il s’en est rendu compte, c’est à l’occasion d’une visite d’un professeur de Dublin, Wilson, qui leur parle de « méthode scientifique ». « C’est effrayant de n’avoir jamais entendu parler de ce concept, alors qu’on est diplômé ; pendant ses cours, il nous a demandé de refaire nos recherches selon sa méthode. Puis, il nous a tous rassemblés. Nos collègues les plus anciens nous ont laissés dans le labo et sont descendus. Mais le directeur du département nous a rappelés, descendez, le khawaga vous réclame ». Et le khawaga, après s’être laé « dans une violente critique des scientifiques qui ne respectent pas les méthodes », fait un commentaire positif des travaux de Raouf. « J’étais surpris. Quand il est parti, il a laissé un rapport au directeur du département, dans lequel il me plaçait comme l’élément le plus prometteur, alors que j’étais le plus jeune ». Il poursuit : « Après son départ, Wilson a envoyé une lettre avec une bourse pour que j’aille étudier à Dublin. Mais le directeur ne me l’a jamais dit. Je ne l’ai su que plus tard, par Wilson lui-même ». Finalement, Raouf se retrouve en Pologne, où il continue ses recherches sur la tératologie, puis part travailler quelques années en Libye, où il enseigne à la faculté de Tripoli à un groupe d’étudiants sur lesquels il tente d’appliquer de nouvelles méthodes de pédagogie. Ils travaillent sur le piment rouge et son influence sur l’estomac. Quand il rentre en Egypte après une dizaine d’années d’absence, il se heurte pendant longtemps aux lourdeurs bureaucratiques de l’institution dans laquelle il travaille. En 1993-1994, il pense monter un projet d’institut de recherche pharmacologique privé. « La banque Ahli s’est déclarée intéressée. J’ai demandé à ses responsables un terrain assez petit dans la zone industrielle du 6 Octobre, un bâtiment de plusieurs étages et 10 millions de L.E. Pour eux, c’étaient des sommes dérisoires et ils m’ont donné leur accord ». Hamed a fait ses calculs : le projet aurait produit une valeur ajoutée de 10 à 20 % au bout d’un an, et au bout de dix ans, il comptait sortir « le premier médicament égyptien à 100 % ». Ainsi, dit-il, « on aurait été compétitifs en 2005 ». Parmi les conditions posées par Ahli : qu’une ou deux entreprises de médicaments paient un demi-million ou un million de livres pour prouver que cela correspondait à une réelle attente. « Je leur ai répondu que c’était simple. J’ai été voir les patrons des deux plus grandes entreprises en Egypte. L’un d’eux m’a répondu qu’il n’était pas prêt à coopérer, sauf si le projet était relié à son usine. L’autre m’a dit qu’il se couperait le bras s’il naissait un jour en Egypte une industrie pharmaceutique ».

Aujourd’hui, Raouf Hamed passe ses journées entre son travail, les colloques auxquels il est invité, et les cours de musique arabe auxquels il a décidé de s’inscrire. Parce que pour lui, la vie est un perpétuel processus d’apprentissage.

Dina Heshmat

Jalons

1948 : Naissance au Caire.

1970 : Licence de la faculté de pharmacologie.

1977 : Doctorat en sciences pharmacologiques de l’Institut de recherches et de contrôle des médicaments de Varsovie.

1998 : Idarat al-märifa : roïya moustaqbaliya (La gestion du savoir : une vision pour l’avenir), Dar Al-Maaref.

2001 : Sawret al-dawaa, al-mostaqbal wal tahadiyat (La révolution du médicament : l’avenir et les défis).

 

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