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Mode. Edmonde Charles-Roux, présidente de l’Académie Goncourt, et auteure de nombreuses œuvres littéraires, notamment Le Temps Chanel, évoque le parcours exceptionnel de cette créatrice de mode et livre ses propres observations de la mode orientale.

« Les étudiantes égyptiennes sont voilées avec beaucoup d’art et de goût »
Al-Ahram Hebdo : Durant votre passage en Egypte, quelles impressions avez-vous eu de la mode au Moyen-Orient ?

Edmonde Charles-Roux : Je ne peux pas dire que je suis la mode orientale. Mais en voyant comment les femmes s’habillent, je dis que la mode féminine à Alexandrie et au Caire n’est plus occidentale. C’est une mode strictement et purement orientale. Les foulards qui se portent d’une façon élégante. Les étudiantes sont voilées mais avec beaucoup d’art et de goût, qui n’ont rien à faire avec l’Occident ni dans leur motivation. Je ne fais aucune critique. La mode peut être inspirée parfois de la mode de Paris, mais elle est présentée d’une façon différente. Les étudiantes que j’ai vues étaient très belles avec leurs costumes qui sont, pour nous, considérés traditionnels mais elles l’adaptent d’une manière très mignonne. Les couleurs sont harmonieuses et des longueurs de jupe très élégantes. Il faudrait être fier de le porter. La manière dont elles portent le voile me semble séduisante.

— Qu’est-ce qui vous a poussée en tant que journaliste à vous intéresser à la mode ?

— La mode du point de vue social est très intéressante. La mode est l’image et la photographie d’une époque, de ses goûts, du goût des hommes.

— Vous avez écrit un livre, Le Temps Chanel, qui est une biographie de cette créatrice exceptionnelle. Pourquoi cet intérêt particulier ?

— Je venais d’être promue à un poste très secondaire au journal Vogue en même temps que Mlle Chanel annonçait son retour à Paris et la réouverture de son atelier de couture après plus de dix ans d’exil. Elle avait quitté la France sagement d’ailleurs pour aller vivre en Suisse lorsque le gouvernement de libération de la France avait appris qu’elle entretenait une liaison amoureuse avec un officier allemand pendant la guerre. L’atmosphère à Paris n’était pas alors favorable à Mlle Chanel. On n’a applaudi pour aucune robe. Une mode très pauvre, ratée avec pour la première fois des tissus synthétiques. Elle avait perdu la main pendant ses années d’exil. Elle a eu le courage de dire que c’était un véritable échec et le soir même, elle s’était remise au travail. Deux semaines plus tard, une lettre parvenait dans les grands journaux français ou étrangers ayant un bureau en France disant que quelques nouveaux modèles de Mlle Chanel allaient être présentés à ceux qui avaient envie de les voir. Quatre modèles en tout ont été exhibés et deux d’entre eux ont été achetés par de grands magasins américains. C’est à ce moment-là que j’ai fait la connaissance de Mlle Chanel qui confectionnait des vêtements à ma mère, qui était ambassadrice à Rome.

Elle m’avait demandé d’écrire un livre sur elle, mais je lui avais répondu au début que je n’avais pas assez de temps, puisque j’étais devenue la rédactrice en chef de mon journal. Elle m’avait répondu que le train ne passe pas deux fois. J’avais des amis journalistes qui connaissaient Chanel depuis très longtemps et qui ont commencé à me raconter son enfance. Et si j’avais attendu un an de plus, je n’aurais jamais pu écrire ce livre. J’ai mis six ans et, entre-temps, Chanel n’était plus de ce monde. Puis j’ai commencé à écrire. J’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir eu la chance de connaître une femme aussi mûre. Si en France une petite orpheline est capable de devenir Mlle Chanel, vive la République ! Cela prouve que la loi française permettait cette égalité entre les citoyens, parce qu’il n’y a pas de dictateur. Elle a été reçue immédiatement dans les salons parisiens sans que l’on cherche à savoir qui était son père ou sa mère, une fois qu’elle a prouvé son talent. Magnifique histoire.

— Qu’est-ce qui caractérise la mode Chanel et qui faisait son succès ?

— La simplification et le rajeunissement de la mode de son époque en fonction des nouvelles libertés des femmes. Les femmes n’utilisaient pas les transports en commun en 1914. Celles de la bourgeoisie ne sortaient qu’en compagnie de leurs maris. Pendant la guerre, les hommes ont été en masse. Les femmes ont occupé leur place dans plusieurs domaines. On a modifié les machines dans les usines afin qu’elles soient utilisées par des femmes. C’est à ce moment qu’elles ont changé de statut, elles étaient responsables des enfants et du budget. Elles emmenaient les bambins à l’école et faisaient les courses. Il fallait qu’elles soient plus libres de leurs mouvements. Elle a créé la mode de femme libre, plus de jupes longues ni de robes qui pèsent des kilos, mais des jupes courtes et des pantalons pour femmes. La motivation de Chanel a toujours été l’obligation de la société. Si la femme portait un corset qui sert et ne lui permet pas de respirer, la femme s’évanouissait. Elle a été la première à avoir coupé les cheveux aux femmes et c’est elle la première à s’être coupé ses cheveux.

— Pourquoi, à votre avis, ce sont les hommes qui ont pris le devant de la scène de la mode ?

— En ce qui concerne les stylistes, avant la guerre de 1940 en France, les couturiers étaient des femmes. Mais après la guerre, ce sont les hommes qui l’ont pris en main parce que la mode est devenue plus industrielle. Et les femmes ne sont pas douées pour ça, mais ce sont les hommes qui ont plus de force. Néanmoins, les femmes qui sont prêtes à faire une carrière étaient là. Mais il n’y aura plus une autre Chanel. Le marché de la mode et de la haute couture même a beaucoup changé, il est en train de disparaître. Paris devient la plaque tournante d’un immense continent de créateurs de mode prêt-à-porter .

 

Propos recueillis par
Doaa Khalifa

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