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Action civile . Ils rêvent de changer le monde. Contrairement à la majorité, ils ont décidé d’agir, convaincus de pouvoir réaliser leur objectif. Leurs causes ne sont pas les mêmes, leurs approches non plus. Et dans une société qui préfère le statu quo, ils ont la vie dure. Voici leurs histoires.

Vies engagées

Dans un bistro de Mohandessine où elle a l’habitude de prendre sa pause-café, Nihal, une jeune journaliste, rencontre par hasard une amie de longue date. Avant même de la saluer, elle parcourt la manchette d’un quotidien public. « Tu as vu comment ils osent mettre la signature du Qiz à la une avec autant d’aisance ? Un accord économique avec Israël et les Etats-Unis peut-il passer inaperçu ? », s’étonne Nihal. En fait, cette jeune journaliste de 35 ans a décidé depuis quatre ans de changer de train de vie. Elle, qui était partagée entre sa carrière et sa vie familiale, s’est rendu compte que dans la vie il y avait d’autres préoccupations et surtout des causes à défendre.

« C’était le début de l’Intifada palestinienne, la rue égyptienne était en effervescence suite à l’assassinat de l’enfant palestinien Mohamad Al-Dorra et même les élèves des écoles primaires ont tenu à manifester leur indignation. Il était difficile de rester les bras croisés », explique-t-elle. Pas maquillée, vêtue d’un jeans et portant un sac à dos, Nihal donne l’impression lorsqu’on la voit pour la première fois d’être une femme prête à tout. Ce qui est vrai d’ailleurs. Faisant partie du convoi qui devait acheminer la semaine dernière vers Rafah une aide alimentaire aux Palestiniens, elle a été de ceux qui ont crié fort le lendemain leur refus à l’héritage du pouvoir. Sa cause, elle la résume ainsi : « Transformer ce monde en un monde meilleur régi par des lois et des règles loyales. Et surtout encourager le changement ». Nihal, qui n’adhère à aucun parti politique, voit ses aspirations dépasser les frontières de son pays. Pour elle, la cause palestinienne, la situation en Iraq, la pauvreté dans le tiers-monde s’inscrivent dans sa liste des priorités. En tant que personne cultivée, elle pense que son rôle est d’étendre la lutte à des causes plus humaines. « Depuis que je suis de ce monde, j’ai assisté à des injustices sociales, et dire non, c’est la moindre des choses ». Si son métier lui permet d’être toujours bien informée, elle pense que les citoyens doivent aussi être au courant de tout. Elle a lancé avec un groupe d’amis la campagne Stop the Wall dénonçant par des chiffres et des scènes quotidiennes les conséquences désastreuses du mur de séparation qui a bouleversé la vie des Palestiniens. Entre les représentations, les expositions, les virées dans les gouvernorats de l’Egypte, les colloques et les manifestations, elle ne rate aucune occasion pour transmettre son message, sensibiliser, voire inciter les citoyens à dire non à l’injustice. « Hausse la voix, celui qui crie fort ne meurt pas ! », un slogan qu’elle a adopté et qu’elle répète sans cesse lors des manifestations. Et pour défendre les droits des marginalisés, elle a soutenu les ouvriers d’une usine à Hélouan atteints d’un cancer suite aux mauvaises conditions de travail, en revendiquant leurs droits à des soins gratuits. Pourtant, pour défendre autant de causes, elle sait qu’elle court bien des risques. « Dans notre société, ceux qui osent contester ne sont qu’une petite poignée, même si beaucoup refusent le statu quo. Nos visages sont devenus si familiers aux agents de police que je m’attends à être arrêtée à n’importe quel moment ». Dans son milieu de travail, elle est considérée comme une extraterrestre. « Les gens me demandent à quoi sert toute ma lutte. Ils ont pris l’habitude de tout évaluer selon le critère de la rentabilité alors que pour moi, le fait de contester passe avant tout ».

Dans sa vie privée, les choses se passent plus aisément, car la jeune journaliste a réussi à rallier à sa cause son mari et sa fille de 8 ans. Convaincus tous les deux par ses principes et sa détermination, ils ont fini par faire des concessions. Ils ont même appris à intervenir lorsqu’il le faut. « Lors des manifestations, mon mari a pris l’habitude de faire le tour des commissariats pour me chercher ».

Si cette simple citoyenne est fortement convaincue qu’elle doit jouer un rôle pour changer les choses, son souhait est partagé par d’autres. Mais les idéologies diffèrent parfois. Gamal Abdel-Fattah est un socialiste. Militant farouche depuis les années 1960, ce pharmacien âgé de 57 ans ne regrette pas son passé mouvementé. Emprisonné cinq fois à différentes périodes marquant l’histoire du pays, il ne peut s’empêcher d’être toujours impliqué en politique. L’an dernier, il n’a raté aucune manifestation contre la guerre en Iraq. Son magazine Al-Tariq (Le Chemin), qu’il publie à ses frais, est son seul moyen d’exprimer ses idées. Dans sa pharmacie, située dans une zone populaire, au fin fond de Maadi, il profite de son statut pour tenter de changer les mentalités de ses clients. « J’essaye d’apprendre aux gens modestes d’oser revendiquer leurs droits et de ne pas se sous-estimer ». En utilisant un langage facile, Gamal essaie de leur expliquer le concept de la justice, l’équité des droits tout en leur conseillant de former des petits groupes unis, ce qui les rendrait beaucoup plus forts. « Dans une société où les organes d’expression sont sous le contrôle de l’Etat, à l’exemple des sièges de syndicats ou d’unions, l’individu ne se sent pas en sécurité ». L’injustice sociale est la chose qui le répugne le plus. Dans son village natal de Qalioubiya, il n’accepte pas de voir les biens monopolisés par un seul membre de la famille, alors que les autres vivent dans la misère. Pour essayer de changer cette réalité, il a organisé des cours d’alphabétisation aux villageois alors qu’il avait à peine 13 ans. Il a fondé un centre de jeunesse qui renferme un théâtre et un terrain de sport. A l’époque et comme les jeunes de son âge, il ne pouvait s’empêcher de s’identifier à Che Guevara dont les idées en vogue dans les années 1960 envoûtaient les jeunes. A l’université, au lendemain de la défaite de 1967, il manifestera son amertume et sera à la tête d’une manifestation réclamant de condamner tous les aviateurs qui ont provoqué cette catastrophe. Avec beaucoup de fougue, il a même exigé que l’Etat remette des armes aux étudiants pour défendre leur patrie. Une série d’engagements et de luttes qui ont retardé de 8 ans, l’obtention de son diplôme, puisqu’il s’est retrouvé en prison. Son nom figure toujours dans l’un des couloirs de la faculté des sciences politiques en témoignage de son militantisme. Aujourd’hui, il ne s’attend pas à ce que les choses changent aussi rapidement. Pourtant, il est bien convaincu qu’un changement est inévitable, même si c’est la future génération qui en récoltera le fruit.


Une battante contre la discrimination

Payer cher le prix de ses idées semble être inévitable même si le sacrifice diffère d’un militant à l’autre. Fardos Al-Bahnassi, la quarantaine, est une activiste pour les droits de la femme qui a vu sa vie familiale basculer du jour au lendemain. Cette militante qui défend la cause de la femme n’a pas réussi à mettre en pratique ses idées dans son propre foyer. Fille d’un syndicaliste, Fardos a eu, très tôt, le privilège de pouvoir s’épanouir. Les idées de la femme libérale dans les œuvres d’Ihsane Abdel-Qoddous l’ont beaucoup inspirée. Jeune fille, elle n’était pas forcée d’aider sa mère dans les corvées ménagères comme le font les filles de son âge. Son père l’encourageait à lire. Ce n’est que pendant les années 1970 que ses idées féministes prendront forme. Influencée par l’écrivaine rebelle Nawal Al-Saadawi, elle ouvre les yeux sur des sujets tabous à l’heure où l’idée du féminisme n’était pas encore claire. « C’était la première fois qu’on abordait des questions telles que l’excision, la virginité, la participation politique de la femme et l’accès aux postes-clés. Je voyais l’étonnement dans les regards de nos collègues hommes même parmi les plus ouverts d’esprit. Nous étions accusées d’importer des idées occidentales qui ne conviennent pas à notre culture ».

Sa cause n’a pas changé: l’égalité entre les deux sexes. Mais aujourd’hui, Fardos, mûre de son expérience, avoue posséder des canaux beaucoup plus variés pour exprimer ses idées. D’une ONG à l’autre, elle a lutté pour changer le statut personnel, les lois du travail, les conditions des femmes journalières et celles qui subviennent seules aux besoins de leur famille, ou encore pour l’obtention de la nationalité pour les enfants nés de mère égyptienne. Des efforts qui ont porté leurs fruits. Dans les bidonvilles, elle sensibilise les femmes issues de couches démunies à exprimer leur souffrance. « En luttant dans le domaine de l’action civile, j’ai souvent dû m’absenter de la maison. Ce qui m’obligeait de faire encore plus de sacrifices pour préserver ma famille. Résultat : tout le monde a considéré mes sacrifices comme un acquis. Mon mari, pourtant convaincu de ma cause, n’a pas avalé ma réussite professionnelle ». Cela s’est soldé par un divorce, qui n’a toutefois pas atténué l’enthousiasme de Fardos. Aujourd’hui, elle pense fonder sa propre association pour la lutte contre la discrimination entre les deux sexes. Elle compte élever ses deux garçons selon ses principes et elle prépare son nouveau projet, celui de regrouper des femmes, de tout âge et toutes classes confondues, pour parler de leurs problèmes.


Sous le sceau de la religion

Pour d’autres, adopter une cause signifie bouleverser toute sa vie. Il y a deux ans, Mohamad Hassan, 24 ans, étudiant à l’Université américaine, vivait à l’occidentale. Issu d’une famille aisée, il estimait avoir tout pour être heureux. Une voiture Mercedes, un appartement luxueux dans un quartier huppé du Caire où il vivait seul, un argent de poche qui dépassait les 2 000 L.E. par mois et une large marge de liberté qui lui permettait toutes sortes de plaisirs. « Et pourtant, je n’étais pas heureux. Il y avait en moi un vide spirituel ». La guerre en Iraq a été un véritable déclic dans sa vie. Depuis, il a décidé de mettre fin à sa vie insipide. Mais il ne savait pas quel chemin suivre. « J’ai dû réviser mes croyances afin de choisir ma nouvelle route. Et pour édifier cette idéologie, j’ai dû me poser la question : pourquoi sommes-nous venus au monde ? J’ai trouvé une réponse satisfaisante dans ma religion ». Au cours de ces deux dernières années, Mohamad a fait le bilan de sa vie et résume ainsi sa philosophie : « Etablir la justice de Dieu sur terre et selon la manière dont elle est décrite dans le Coran ». Et pour parvenir à cet objectif, le chemin était bien tracé : bien apprendre sa religion, la pratiquer puis transmettre les préceptes religieux à d’autres. Aujourd’hui, Mohamad n’hésite pas à se déplacer d’une mosquée à l’autre pour faire des prêches et lutter contre ce qu’il considère comme de l’ignorance religieuse. Il profite de son expérience d’« ex-libertin » pour saisir les points faibles des jeunes. Parlant parfaitement l’anglais, il s’adresse aux fidèles de toutes les nationalités. Il est capable de contacter des jeunes étudiants étrangers venus étudier à Al-Azhar pour transmettre son message. Il a dû changer complètement d’allure. Les jeans serrés ont été remplacés par un large sirwal, le t-shirt moulant par une longue djellaba et il porte une calotte blanche. Il a changé d’adresse électronique, de maison et de numéro de portable pour couper les ponts avec ses amis du passé et pouvoir se consacrer à sa cause. « Le look religieux angoisse le régime sans égard pour les différences qui existent entre les ferveurs religieuses. On nous classe tous comme des intégristes », confie Mohamad.

Hani Romani, jeune chanteur et compositeur à l’église, aspire, lui, à associer christianisme et modernisme. Et ce, à travers des cantiques qui touchent de près la vie des gens modestes. « Nos chants religieux parlaient de valeurs abstraites alors que la relation avec Dieu est beaucoup plus simple ». Bien qu’au début, les paroles, toutes simples, de ses chansons aient paru étranges, aujourd’hui, il a réussi à gagner beaucoup de fans. Son album Dieu me protège a réalisé un succès sans précédent avec un chiffre de ventes record de 200 mille exemplaires. Son défi reste de pouvoir, à travers les paroles de ses chansons, amener les fidèles à avoir une approche plus moderne de l’église. Une nouvelle tendance qui a suscité la colère des conservateurs au sein de l’église. « Celui qui ose transformer, casser la norme, est considéré dans notre société comme un fallacieux qu’il faut condamner. Nous préférons la politique de la stabilité et tout ce qui est différent est vu comme une menace ».

Amira Doss
Dina Darwich

 

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