Toute la
peur, incrustée en lui au long du peu d’années que compte
sa vie, se brisait sous les pas lents de ses pieds, après
qu’Ahmad l’eut convaincu d’entrer. Mais quand il se fut assis
près de lui sur la longue banquette de bois, le dos appuyé
contre le mur humide, il n’osa pas lever les yeux vers les
visages silencieux qui attendaient comme lui. Il pensait au
comportement qu’il devait avoir quand la porte allait s’ouvrir
et qu’un visage féminin quelconque l’inviterait à entrer.
Il invoqua à la rescousse tous les conseils que lui avaient
prodigués les jeunes gens du village.
Il se tourna
vers Ahmad et demanda avec timidité :
— Combien va-t-on
payer ?
— Trois Lires.
— A nous deux
?
Le regard d’Ahmad
le fit taire. « Trois Lires » : le salaire d’une longue journée
de travail dans les moissons ; le prix d’un repas d’une famille.
Il hésita, puis se convainquit : il avait donné le salaire
de vingt jours de travail à sa famille et n’avait gardé pour
lui-même que la somme modique de quelques Lires.
Ahmad lui donna
un coup de coude :
— Allez … c’est
ton tour.
Il entra, tête
baissée, dans la pièce dont la porte s’était ouverte et qui
se referma tout de suite derrière lui.
Dans la pièce,
il aperçut sur le lit, maculé de grandes taches sales et jaunies,
un corps féminin flasque.
Il se dévêtit
précipitamment, comme on lui avait dit de faire, essayant
de dissimuler les trous de sa chemise. Il remarqua qu’elle
ne le regardait pas.
Il se jeta violemment
sur le lit qui poussa un grand gémissement et s’approcha du
corps qui en occupait la plus grande partie. La femme ne prononça
pas un seul mot ; elle écarta les jambes et la pièce s’emplit
de halètements et de l’odeur de deux corps rances.
— Tu as quel
âge ?
La question,
posée par ce corps étendu sur le lit, le surprit. Il murmura
d’une voix timide :
— Dix-sept ans.
La femme ne fit
pas de commentaires. Le halètement occupa de nouveau le silence
de la chambre. Il poussa un petit cri aigu à l’instant qu’il
attendait et il regarda le visage de la femme ; il était totalement
impassible. Il fut pris soudainement d’un sentiment étrange
de tristesse. Il ne sut pas pourquoi il se mit à pleurer,
bien qu’Ahmad lui eût dit qu’il allait sentir, à cet instant,
une joie et une grande ivresse.
— A quoi penses-tu
?
Sa voix extraordinaire
lui coupa le fil des souvenirs. Il regarda le visage de la
femme et sourit.
De nombreuses
années étaient passées depuis sa visite qui restait cependant
vivace dans sa mémoire épuisée, allant jusqu’à le surprendre
en devenant concrète parfois, depuis qu’il avait quitté son
village, emportant avec lui ses livres scolaires dans cette
ville bruyante.
— Leïla … pourquoi
la tristesse refuse-t-elle de nous lâcher ?
— Et pourquoi
nous lâcherait-elle ? C’est une excellente amie pour les pauvres.
Mais les pauvres
ne l’aiment pas. Il le sait parfaitement. Son père qui avait
disparu subitement lui répondait par de longs soupirs et Farah,
sa voisine, avait épousé le chef du village pour le fuir.
— Tu t’enfermes
de nouveau dans le silence … cela te gêne de me rendre visite
?
— Bien au contraire
… mais est-ce que, par hasard, il arrive que quelqu’un te
rende visite dans cette chambre ?
— Oui, des copines.
— Et des copains
?
Elle ne lui répondit
pas. Ils continuèrent à marcher en silence. Il n’avait pas
un sou en poche et, quand il lui dit qu’il aurait voulu à
cette occasion acheter une bouteille de vin, elle sourit et
secoua son sac à main qui était également vide.
Depuis qu’il
avait connu Leïla, et que le cheval de l’amour avait piaffé
de joie dans leurs cœurs, ils ne s’étaient jamais assis seuls
ne serait-ce qu’une fois.
Il avait pensé
à plusieurs reprises l’emmener dans sa bicoque en terre, tout
en haut de la montagne. Mais il en avait toujours été empêché
par ses deux amis qui habitaient avec lui, par la réaction
des voisins, par les regards étonnés des gamins pour Leïla,
par les chuchotements des voisines dans les oreilles de leurs
maris fatigués. Et voilà qu’elle lui demandait avec audace
:
— La copine qui
habite avec moi est en voyage ; nous pouvons aller dans ma
chambre.
L’oiseau bleu
du bonheur dont il lui avait beaucoup parlé déploya ses ailes,
passa rapidement au-dessus de leurs têtes.
— Entre.
Il entra en hésitant
et, à peine la porte refermée, elle se pendit joyeusement
à son cou et le serra fortement dans ses bras. Il la serra
à son tour dans ses bras dont elle disait que c’étaient les
plus beaux bras de paysan, bien qu’il eût quitté le village
depuis des années, abandonnant une maison en terre, des ruelles
pavées de pierres et poussiéreuses et des frères qui apprenaient
à lutter contre la faim dès que le sein maternel s’asséchait.
Et une fatigue … une fatigue que le temps commence à creuser
dans les bordures du cœur depuis le premier cri et jusqu’à
la dernière fleur grise de cette longue vie hivernale.
— Tu es étrangement
silencieux aujourd’hui ! …
— Et toi… il
ne t’arrive pas parfois de te taire?
— Quand ça m’arrive,
je te dis ce à quoi je pense.
— Moi aussi je
te dis.
— Mais tu ne
parles pas !
Il l’embrassa.
— Que penses-tu
de cette discussion ?
— Epatante …
et voilà la réponse.
Les halètements
qui s’élevèrent des deux corps, ainsi que l’odeur rance et
celle du désir chronique recouvrèrent tous les détails de
la chambre, enlacèrent l’unique chaise, les livres éparpillés,
la penderie en désordre. Les petits murmures donnaient une
autre couleur à la musique des deux corps.
Le fil des halètements
s’éleva avec force en même temps que la musique du lit. Et
quand s’élevèrent, des deux corps assoiffés, les cris tendus
et saccadés et qu’un silence prudent commença à pondre, Leïla
sentit une larme chaude couler le long de son visage rougi
en feu. La tête brune qu’elle serrait avec force contre sa
poitrine haletante était en train de se transformer en une
petite montagne de sanglots tranquilles et tristes. Tristes
comme les nuits du village lointain et le froid des jours
à venir.
3/3/1978 |