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La vie mondaine
Dans un style simple et profond, l’écrivain syrien Jamil Hatmal peint les thèmes de l’oppression, la tristesse et la colère, trois souffrances du citoyen arabe. A l’occasion du 10e anniversaire de son décès, nous publions une nouvelle tirée de son recueil Œuvres sélectionnées.

Froid des jours passés …
froid des jours à venir

Toute la peur, incrustée en lui au long du peu d’années que compte sa vie, se brisait sous les pas lents de ses pieds, après qu’Ahmad l’eut convaincu d’entrer. Mais quand il se fut assis près de lui sur la longue banquette de bois, le dos appuyé contre le mur humide, il n’osa pas lever les yeux vers les visages silencieux qui attendaient comme lui. Il pensait au comportement qu’il devait avoir quand la porte allait s’ouvrir et qu’un visage féminin quelconque l’inviterait à entrer. Il invoqua à la rescousse tous les conseils que lui avaient prodigués les jeunes gens du village.

Il se tourna vers Ahmad et demanda avec timidité :

— Combien va-t-on payer ?

— Trois Lires.

— A nous deux ?

Le regard d’Ahmad le fit taire. « Trois Lires » : le salaire d’une longue journée de travail dans les moissons ; le prix d’un repas d’une famille. Il hésita, puis se convainquit : il avait donné le salaire de vingt jours de travail à sa famille et n’avait gardé pour lui-même que la somme modique de quelques Lires.

Ahmad lui donna un coup de coude :

— Allez … c’est ton tour.

Il entra, tête baissée, dans la pièce dont la porte s’était ouverte et qui se referma tout de suite derrière lui.

Dans la pièce, il aperçut sur le lit, maculé de grandes taches sales et jaunies, un corps féminin flasque.

Il se dévêtit précipitamment, comme on lui avait dit de faire, essayant de dissimuler les trous de sa chemise. Il remarqua qu’elle ne le regardait pas.

Il se jeta violemment sur le lit qui poussa un grand gémissement et s’approcha du corps qui en occupait la plus grande partie. La femme ne prononça pas un seul mot ; elle écarta les jambes et la pièce s’emplit de halètements et de l’odeur de deux corps rances.

— Tu as quel âge ?

La question, posée par ce corps étendu sur le lit, le surprit. Il murmura d’une voix timide :

— Dix-sept ans.

La femme ne fit pas de commentaires. Le halètement occupa de nouveau le silence de la chambre. Il poussa un petit cri aigu à l’instant qu’il attendait et il regarda le visage de la femme ; il était totalement impassible. Il fut pris soudainement d’un sentiment étrange de tristesse. Il ne sut pas pourquoi il se mit à pleurer, bien qu’Ahmad lui eût dit qu’il allait sentir, à cet instant, une joie et une grande ivresse.

— A quoi penses-tu ?

Sa voix extraordinaire lui coupa le fil des souvenirs. Il regarda le visage de la femme et sourit.

De nombreuses années étaient passées depuis sa visite qui restait cependant vivace dans sa mémoire épuisée, allant jusqu’à le surprendre en devenant concrète parfois, depuis qu’il avait quitté son village, emportant avec lui ses livres scolaires dans cette ville bruyante.

— Leïla … pourquoi la tristesse refuse-t-elle de nous lâcher ?

— Et pourquoi nous lâcherait-elle ? C’est une excellente amie pour les pauvres.

Mais les pauvres ne l’aiment pas. Il le sait parfaitement. Son père qui avait disparu subitement lui répondait par de longs soupirs et Farah, sa voisine, avait épousé le chef du village pour le fuir.

— Tu t’enfermes de nouveau dans le silence … cela te gêne de me rendre visite ?

— Bien au contraire … mais est-ce que, par hasard, il arrive que quelqu’un te rende visite dans cette chambre ?

— Oui, des copines.

— Et des copains ?

Elle ne lui répondit pas. Ils continuèrent à marcher en silence. Il n’avait pas un sou en poche et, quand il lui dit qu’il aurait voulu à cette occasion acheter une bouteille de vin, elle sourit et secoua son sac à main qui était également vide.

Depuis qu’il avait connu Leïla, et que le cheval de l’amour avait piaffé de joie dans leurs cœurs, ils ne s’étaient jamais assis seuls ne serait-ce qu’une fois.

Il avait pensé à plusieurs reprises l’emmener dans sa bicoque en terre, tout en haut de la montagne. Mais il en avait toujours été empêché par ses deux amis qui habitaient avec lui, par la réaction des voisins, par les regards étonnés des gamins pour Leïla, par les chuchotements des voisines dans les oreilles de leurs maris fatigués. Et voilà qu’elle lui demandait avec audace :

— La copine qui habite avec moi est en voyage ; nous pouvons aller dans ma chambre.

L’oiseau bleu du bonheur dont il lui avait beaucoup parlé déploya ses ailes, passa rapidement au-dessus de leurs têtes.

— Entre.

Il entra en hésitant et, à peine la porte refermée, elle se pendit joyeusement à son cou et le serra fortement dans ses bras. Il la serra à son tour dans ses bras dont elle disait que c’étaient les plus beaux bras de paysan, bien qu’il eût quitté le village depuis des années, abandonnant une maison en terre, des ruelles pavées de pierres et poussiéreuses et des frères qui apprenaient à lutter contre la faim dès que le sein maternel s’asséchait. Et une fatigue … une fatigue que le temps commence à creuser dans les bordures du cœur depuis le premier cri et jusqu’à la dernière fleur grise de cette longue vie hivernale.

— Tu es étrangement silencieux aujourd’hui ! …

— Et toi… il ne t’arrive pas parfois de te taire?

— Quand ça m’arrive, je te dis ce à quoi je pense.

— Moi aussi je te dis.

— Mais tu ne parles pas !

Il l’embrassa.

— Que penses-tu de cette discussion ?

— Epatante … et voilà la réponse.

Les halètements qui s’élevèrent des deux corps, ainsi que l’odeur rance et celle du désir chronique recouvrèrent tous les détails de la chambre, enlacèrent l’unique chaise, les livres éparpillés, la penderie en désordre. Les petits murmures donnaient une autre couleur à la musique des deux corps.

Le fil des halètements s’éleva avec force en même temps que la musique du lit. Et quand s’élevèrent, des deux corps assoiffés, les cris tendus et saccadés et qu’un silence prudent commença à pondre, Leïla sentit une larme chaude couler le long de son visage rougi en feu. La tête brune qu’elle serrait avec force contre sa poitrine haletante était en train de se transformer en une petite montagne de sanglots tranquilles et tristes. Tristes comme les nuits du village lointain et le froid des jours à venir.

3/3/1978

Traduction de Djamel Si-Larbi

Jamil Hatmal

Né à Damas en 1956, il a fait des études de littérature à l’Université de Damas avant de se consacrer au journalisme et à l’écriture. Arrêté et condamné en 1972 pour son engagement politique, il passe de longues années en prison avant d’être relâché pour des raisons de santé. A partir de 1985, il réside à Paris où il travaille en qualité de correspondant pour certains titres de la presse arabe. Malgré deux opérations à cœur ouvert, son état de santé ne s’améliore pas, et c’est à Paris qu’il s’éteint en 1994.

Al-Magmoat al-qassassiya regroupe les cinq recueils de nouvelles écrites par Jamil Hatmal. Abdel-Rahmane Mounif, qui signe la préface de cette œuvre, explique que le thème de la prison en domine la plupart, et que même sorti de prison, on demeure à jamais un prisonnier. L’amour, improbable, introuvable, est l’autre thème majeur de ces nouvelles ; l’amour, qui aurait pu lui donner envie de ne pas mourir. Mais là, comme en politique, c’est un sentiment de défaite qu’il exprime, un sentiment d’inachèvement, d’acharnement du sort.

En signe de fidélité rare, l’écrivaine égyptienne Salwa Bakr fait une sélection inédite des nouvelles de Hatmal intitulée Qessass mokhtara (œuvres sélectionnées), pour les dix ans de sa mort. Dans une introduction attirante, elle relate une vie traversée par les maux. « La virtuosité littéraire de Hatmal s’avère, comme l’indique Salwa Bakr, dans son pouvoir de capter l’oppression politique dans les moindres détails du quotidien, dans les relations humaines de la société à tous les niveaux, y compris les relations profondes et intimes ».

 

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