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Festival . Au Festspiele de Berlin, une nouvelle politique culturelle engagée par Markus Luchsinger permet à des grands noms tel Peter Brook de cohabiter avec des jeunes indépendants comme l’Egyptien Ahmed Al-Attar. Théâtre, danse, opéra et installations se côtoient également.

Les jeux de scène à Berlin

Un esprit inventif et l’amour du risque sont deux traits de caractère qui font du Suisse Markus Luchsinger un directeur artistique de marque. En inventant une nouvelle formule pour les dates du festival Festspiele qu’il dirige à Berlin depuis trois ans (après celui de Zurich), ce dernier prend la forme d’une saison théâtrale qui s’étend d’octobre à début février. « Car il fallait donner vie à cet endroit paisible et endormi de la rue Fasanenstrasse », dit-il. En poursuivant son discours, il explique l’importance d’inviter mais, surtout de prendre le risque de produire des spectacles à des artistes de différents horizons en qui il a foi et espoir. Ainsi, il a osé présenter le répertoire du Tunisien Fadel Jaïbi, il y a deux ans, outre la production d’une création à partir d’un texte allemand !

Cette année, une programmation diversifiée nous introduit dans des mondes, des genres et des formes tout à fait contemporaines même si elles puisent dans des sources antiques. En voici quelques exemples.

Une Antigone de la chorégraphe française Wanda Golonka nous permet de découvrir les coulisses de l’énorme bâtiment du Festspiele. Tout se passe derrière les rideaux de fer, dans une atmosphère plutôt claustrophobique. Quatre lieux différents, qui sont les « cuisines » des plateaux, nous offrent à voir la cuisine politique d’un drame éternel : l’impossible coordination du pouvoir et de la liberté. Cela commence dans la salle du grand théâtre, où les sièges des premiers rangs sont recouverts d’un tapis qui permet à Antigone de glisser sur la colline, de remonter la pente, de s’asseoir pour méditer, de recommencer sa course folle à la recherche du cadavre de son frère. Elle est entourée de tubes de néon qui par leur froideur vous engagent dans un monde angoissant, sans répit, dédié à jamais à la solitude. Dans un second temps et second lieu, vous êtes conduits à suivre un rythme solennel avec une Antigone qui, sur la pointe des pieds, cherche son chemin libérateur. A travers la porte grande ouverte qui mène au dehors, un faisceau lumineux indique l’entrée de celle qui vient de quitter Ismène pour poursuivre son acte suicidaire. Ensuite, on est invité à écouter l’aveu de Créon. Assis à la tête d’une table de trois mètres, il exprime sa peur : sa peur de la vie, sa peur du sexe, des sentiments, de l’autre, de choisir, de se décider ... bref, sa peur de tout. On dirait qu’on assiste à l’autre face du pouvoir dominant, coincé dans les limites du pouvoir même. Puis, le moment du spectacle le plus fort se révèle comme une apothéose : quand Créon vient porter son masque, ce dernier ne cache rien, car il est transparent ! Le masque du pouvoir est en réalité déjà collé à la peau du visage. Puis, toujours enfermés entre les murs de l’arrière-scène, quatrième et dernière phase, on nous demande d’écouter ce que des enregistrements nous révèlent de la vie d’aujourd’hui. Assis autour de radios suspendues au plafond, on partage les dialogues de citoyens commentant le terrorisme, la colonisation, l’exploitation, la mondialisation. Il semble que rien n’a changé depuis.

Philoktetes (les Grecs encore une fois), écrit et mis en scène par l’Américain John Jesurun, qui est l’un des pionniers de l’invention de la vidéo au théâtre, nous raconte une autre solitude, celle de Philoctète abandonné par les siens à cause d’une blessure purulente. La solitude, ce mal incurable, atteint uniquement les antihéros qui nous ressemblent tellement, nous les héros de la plus banale vie quotidienne. Philoctète, dans sa détresse, impotent et réduit, relate ce qu’il sait de l’histoire non révélée, la face cachée, plus humaine des combattants face à l’image officielle des héros mercenaires médiatisés. Les actants-conteurs entrent et sortent d’entre deux espaces lumineux, le ciel et la terre, le ciel et la mer, la nuit et le rivage, le soleil et les galets, puis, plus symboliques, le sang et la sécheresse, le lait et le déracinement ... des images métaphoriques nourries du récit qui aspire à transposer le mythe dans le contemporain.

The Busker’s Opera, du Canadien Robert Lepage, est directement inspiré de John Gay (à partir duquel Brecht, pour sa part, écrit son Opéra de quat’sous). Dans cette version, le sujet initial relatif à la corruption de la société est déplacé dans le monde du showbiz, notamment celui de la musique. Et si l’on veut nous expliquer que la corruption n’a pas de lieu géographique spécifique, en partant de Londres pour aboutir au Texas, on pourra néanmoins découvrir des musiques populaires : Reggae, Jazz, Tango, Disco, Rap, Rock, Blues ... celles des artistes libres qui croient au succès en dépit des illusions que veulent vendre les proxénètes de l’industrie musicale.

Menha el Batraoui

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