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Un
esprit inventif et l’amour du risque sont deux traits de caractère
qui font du Suisse Markus Luchsinger un directeur artistique
de marque. En inventant une nouvelle formule pour les dates
du festival Festspiele qu’il dirige à Berlin depuis trois ans
(après celui de Zurich), ce dernier prend la forme d’une saison
théâtrale qui s’étend d’octobre à début février. « Car il fallait
donner vie à cet endroit paisible et endormi de la rue Fasanenstrasse
», dit-il. En poursuivant son discours, il explique l’importance
d’inviter mais, surtout de prendre le risque de produire des
spectacles à des artistes de différents horizons en qui il a
foi et espoir. Ainsi, il a osé présenter le répertoire du Tunisien
Fadel Jaïbi, il y a deux ans, outre la production d’une création
à partir d’un texte allemand !
Cette année, une
programmation diversifiée nous introduit dans des mondes, des
genres et des formes tout à fait contemporaines même si elles
puisent dans des sources antiques. En voici quelques exemples.
Une Antigone de
la chorégraphe française Wanda Golonka nous permet de découvrir
les coulisses de l’énorme bâtiment du Festspiele. Tout se passe
derrière les rideaux de fer, dans une atmosphère plutôt claustrophobique.
Quatre lieux différents, qui sont les « cuisines » des plateaux,
nous offrent à voir la cuisine politique d’un drame éternel
: l’impossible coordination du pouvoir et de la liberté. Cela
commence dans la salle du grand théâtre, où les sièges des premiers
rangs sont recouverts d’un tapis qui permet à Antigone de glisser
sur la colline, de remonter la pente, de s’asseoir pour méditer,
de recommencer sa course folle à la recherche du cadavre de
son frère. Elle est entourée de tubes de néon qui par leur froideur
vous engagent dans un monde angoissant, sans répit, dédié à
jamais à la solitude. Dans un second temps et second lieu, vous
êtes conduits à suivre un rythme solennel avec une Antigone
qui, sur la pointe des pieds, cherche son chemin libérateur.
A travers la porte grande ouverte qui mène au dehors, un faisceau
lumineux indique l’entrée de celle qui vient de quitter Ismène
pour poursuivre son acte suicidaire. Ensuite, on est invité
à écouter l’aveu de Créon. Assis à la tête d’une table de trois
mètres, il exprime sa peur : sa peur de la vie, sa peur du sexe,
des sentiments, de l’autre, de choisir, de se décider ... bref,
sa peur de tout. On dirait qu’on assiste à l’autre face du pouvoir
dominant, coincé dans les limites du pouvoir même. Puis, le
moment du spectacle le plus fort se révèle comme une apothéose
: quand Créon vient porter son masque, ce dernier ne cache rien,
car il est transparent ! Le masque du pouvoir est en réalité
déjà collé à la peau du visage. Puis, toujours enfermés entre
les murs de l’arrière-scène, quatrième et dernière phase, on
nous demande d’écouter ce que des enregistrements nous révèlent
de la vie d’aujourd’hui. Assis autour de radios suspendues au
plafond, on partage les dialogues de citoyens commentant le
terrorisme, la colonisation, l’exploitation, la mondialisation.
Il semble que rien n’a changé depuis.
Philoktetes (les
Grecs encore une fois), écrit et mis en scène par l’Américain
John Jesurun, qui est l’un des pionniers de l’invention de la
vidéo au théâtre, nous raconte une autre solitude, celle de
Philoctète abandonné par les siens à cause d’une blessure purulente.
La solitude, ce mal incurable, atteint uniquement les antihéros
qui nous ressemblent tellement, nous les héros de la plus banale
vie quotidienne. Philoctète, dans sa détresse, impotent et réduit,
relate ce qu’il sait de l’histoire non révélée, la face cachée,
plus humaine des combattants face à l’image officielle des héros
mercenaires médiatisés. Les actants-conteurs entrent et sortent
d’entre deux espaces lumineux, le ciel et la terre, le ciel
et la mer, la nuit et le rivage, le soleil et les galets, puis,
plus symboliques, le sang et la sécheresse, le lait et le déracinement
... des images métaphoriques nourries du récit qui aspire à
transposer le mythe dans le contemporain.
The Busker’s Opera,
du Canadien Robert Lepage, est directement inspiré de John Gay
(à partir duquel Brecht, pour sa part, écrit son Opéra de quat’sous).
Dans cette version, le sujet initial relatif à la corruption
de la société est déplacé dans le monde du showbiz, notamment
celui de la musique. Et si l’on veut nous expliquer que la corruption
n’a pas de lieu géographique spécifique, en partant de Londres
pour aboutir au Texas, on pourra néanmoins découvrir des musiques
populaires : Reggae, Jazz, Tango, Disco, Rap, Rock, Blues ...
celles des artistes libres qui croient au succès en dépit des
illusions que veulent vendre les proxénètes de l’industrie musicale.
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