D’histoire
en histoire, l’on se perd avec Mohamad Abla dans sa ville de
prédilection, Le Caire. En fait, le peintre avoue que lorsqu’il
n’a pas d’histoire avec le lieu, il l’invente. Il se perd volontairement
pour tisser des liens. « On ne s’ennuie pas au Caire, c’est
toute l’Egypte condensée et compacte. Souvent, je visite des
endroits inconnus, me lançant dans une nouvelle péripétie ».
Et de poursuivre : « L’autre jour, je suis allé chez un fabricant
de chaises ; je lui ai demandé de me confectionner une de ces
chaises insignifiantes que je n’utiliserai jamais, rien que
pour créer une histoire avec le lieu et y revenir. Je savais
d’avance qu’il n’allait pas terminer la commande à temps, et
c’était un prétexte pour faire l’aller-retour ». Ensuite, Abla
raconte une autre histoire du genre, celle qu’il appelle la
séquence d’Al-Sayeda Aïcha. Dans ce quartier jouxtant le cimetière,
il aperçoit un homme assis devant un feu. Epris du jeu de l’éclairage,
il cherche à s’attarder pour contempler la scène et demande
alors à cet étranger s’il a du kérosène. « Je n’avais pas de
jerrican. On est parti en chercher ». Et ainsi de suite, c’est
le délire de la ville. Une imagination surréaliste qui émane
de la réalité. Ses Portraits d’une ville ont quelque chose des
cartes postales interactives. On a l’impression qu’il suffit
d’appuyer sur l’un des personnages pour qu’il se meuve de manière
hagarde. Le Caire, cet exemple de métropole dans un pays pauvre,
est peuplé par quelque 18 millions d’habitants qui semblent
tous être présents — en action — sur les peintures d’Abla, notamment
celles en grand format. L’artiste a en effet une liaison optique
particulière avec la motte du Caire. Ici, il la peint à travers
ses habitants, faisant deviner les formes de la ville et ses
tentacules. « Je crée une perspective fictive. Il n’y a pas
de profondeur. Je peins à deux dimensions comme les pharaons
et prends des photos perché sur les ponts. Donc, suivant certains
angles, on parvient à une optique où les gens sont aplatis ou
étendus mais donnent une sensation de profondeur », explique
Abla, lequel a déjà consacré toute une période à la peinture
des ponts, ceux qui ne mènent nulle part dans Le Caire pollué
du nouveau millénaire, enveloppé d’un nuage gris.
Le peintre a débuté sa carrière en s’intéressant
à la surpopulation et l’encombrement cairotes. « Autrefois,
la foule, l’encombrement n’étaient pour moi que de simples stimulants
visuels. Je n’avais pas encore un rapport aussi élaboré avec
Le Caire : je suis originaire de Belqas, une ville du Delta,
j’ai été aux beaux-arts d’Alexandrie, puis je suis parti en
Europe. Je regardais la ville d’en haut, l’observant par exemple
depuis la terrasse de l’hôtel Radwane du quartier de Hussein.
Ensuite, je suis parti pour l’Allemagne ».
Là, dans cette exposition de la galerie Zamalek,
ce n’est pas du tout pareil. Abla connaît quasiment un par un
ses personnages. Raconte leurs histoires sans préavis. Il s’agit
souvent d’habitants de l’île Al-Qorsaya (à proximité de Mounib),
où se trouve son atelier. Lui, c’est le fils d’Etman, le poissonnier.
Le barbu est étranger à l’île ; il appartient à une mouvance
islamique et vient s’installer à la mosquée pendant trois jours
pour faire sa prédication. Ce garçon, par là, baigne son cheval
tous les jours. « La vie de tous ces liens dépend de la ville.
Dans la barque, le soir en rentrant, ils sont chargés de ses
histoires ». Abla mémorise tout ce tumulte de visages. Jamais
il n’en fait des esquisses ; il les pense plutôt devant sa toile,
capte leur émotion sans attendre que la couleur ne sèche. «
Je me dis par exemple : ce conscrit doit avoir l’air maussade
en rentrant. Je les connais bien ces pauvres conscrits ; je
sens leur présence dans la rue, ils m’arrêtent quand je prends
des photos sur les ponts … ». Puis il ironise : « Parfois, il
faut voir aussi comment ce même pauvre type, qui prend la barque
avec moi, se comporte au commissariat. Il est capable de se
transformer en tyran car ayant une autorité. C’est le cas du
pouvoir en général ! ».
Parfois, les personnages d’Abla se confondent.
Et parfois, ils s’égarent et s’isolent dans des sens contraires.
Le peintre, qui tenait en 1982 un studio à Zurich de thérapie
par la peinture, cherche à se soigner, à apporter un remède
à sa solitude chronique et profonde. « Je peins alors des visages
que je connais pour qu’ils me tiennent compagnie. On ne trouve
pas d’être seul sur mes tableaux ». Enfin, c’est une manière
de parler. Abla rédige ainsi ses mémoires, son journal, à sa
façon. Il lui arrive de déchirer certaines œuvres pour se prouver
qu’il est capable d’éliminer comme il est capable de créer,
de donner vie.