Monopole
. Au bout de dix ans de discussions, une nouvelle
mouture du projet de loi a été approuvée par le
Conseil consultatif et doit être prochainement discutée
par l’Assemblée du peuple. Retour sur un dossier
à polémique. |
| Un
contrôle à petites doses |
«
La promulgation de la loi sur le monopole est devenue
indispensable. Le retard pris est anormal. Il est
vrai que le projet actuel de loi n’est pas parfait,
mais qu’on promulgue d’abord la loi et qu’on la
modifie ensuite », lance Ahmad Ghoneim, professeur
d’économie en faculté de sciences politiques de
l’Université du Caire.
Même son de cloche
chez Mahmoud Mohieddine, ministre de l’Investissement.
« Qu’on promulgue la loi maintenant et qu’on la
modifie avec le temps, selon les nouvelles données
du marché », a-t-il annoncé en commentant l’actuel
projet de loi sur le monopole qui vient d’être approuvé
par le Conseil consultatif. Le nouveau gouvernement
s’est tout d’un coup enthousiasmé pour une promulgation
rapide de la loi sur le monopole alors que cela
fait 10 ans que les discussions sur le sujet traînent
en longueur. Pourquoi ? Plusieurs accords bilatéraux
signés par l’Egypte, comme l’accord du Comesa et
l’accord d’association avec l’Union européenne,
exigent la promulgation rapide d’une loi sur les
monopoles, explique Hassan Guémeï, conseiller juridique
du ministère de l’Approvisionnement : « En l’absence
d’une loi nationale en cas de litige avec l’un de
ces pays, ce sont leurs propres lois qui seront
appliquées chez nous ».
Cependant, lors
des discussions au Conseil consultatif, dont les
deux tiers des membres sont désignés ou appartiennent
au Parti National Démocrate (PND) au pouvoir, le
gouvernement s’est attelé à édulcorer davantage
le contenu du projet en faveur des lobbies des hommes
d’affaires les plus puissants. Actuellement, le
projet de loi est discuté par la commission économique
de l’Assemblée du peuple présidée par un homme d’affaires.
Il sera ensuite débattu par l’ensemble de l’Assemblée
du peuple la semaine prochaine.
Ce marchandage au
Conseil consultatif du gouvernement s’est soldé
par un changement primordial du projet de loi relatif
à la définition de l’investisseur en position dominante.
Selon l’actuel projet de loi, l’investisseur qui
possède 35 % du marché est en position dominante.
Ses activités seront surveillées par l’Organisme
de protection de la concurrence et de prohibition
du monopole, dont la mise en place est prévue par
le projet. Mais il n’est pas forcément détenteur
du monopole. Or, le gouvernement est parvenu à annuler
un article selon lequel un investisseur qui détient
plus de 65 % du marché est monopoleur. En fait,
cet article touchait particulièrement Ahmad Ezz,
député et homme d’affaires accusé de monopoliser
le marché du fer à béton en Egypte.
Le gouvernement
a aussi exclu du projet de loi les secteurs dits
d’utilité publique, comme la distribution de l’eau,
l’électricité, les télécommunications, les transports
publics et la distribution de gaz naturel. Dans
le même temps, certains de ces secteurs jusque-là
sous monopole d’Etat, ont commencé à être privatisés.
« A titre d’exemple, 80 % de l’activité des transports
publics est entre les mains du secteur privé. Le
gouvernement est allé jusqu’à refuser que les quotas
privatisés de ces secteurs soient soumis à la loi
sur le monopole, sous prétexte de ne pas déloger
les investisseurs », explique Leïla Al-Khawaga,
professeure d’économie et membre du Conseil consultatif.
Ce que le gouvernement a en revanche proposé, c’est
la création d’une agence de régulation étatique
pour chaque secteur d’activité, comme c’est déjà
le cas pour le secteur des télécommunications. «
Le gouvernement a totalement rejeté les suggestions
faites pour que ces régulateurs opèrent sous la
surveillance de l’Organisme de protection de la
concurrence et de prohibition du monopole dont le
projet de loi stipule la création », poursuit Leïla
Al-Khawaga. Il faut savoir que l’insistance de certains
membres du Conseil consultatif pour faire en sorte
que les secteurs du service public soient concernés
par la nouvelle loi sur les monopoles est motivée
par l’observation de l’expérience de l’Organisme
de régulation des télécommunications qui s’est révélé
inefficace et parfois même coupable de complicité
avec les opérateurs de téléphonie mobile.
C’est, par exemple,
cet organisme qui avait permis la prolongation du
monopole partagé entre les deux sociétés de téléphonie
mobile MobiNil et Vodafone jusqu’à 2007, alors que
ce monopole aurait dû prendre fin en 2002, date
prévue de l’ouverture à la concurrence d’autres
compagnies. L’ouverture du marché des télécommunications
aurait dû avoir pour conséquence directe un service
de meilleure qualité et à meilleur prix, mais le
gouvernement a préféré obtenir 5 milliards de livres
des deux opérateurs de téléphonie mobile.
Hassan Guémeï partage
l’avis de Leïla Al-Khawaga, affirmant que « si le
secteur des télécommunications, l’un des plus importants
de l’économie nationale, n’est pas soumis à la nouvelle
loi, cela affaiblira gravement et de manière inévitable
l’impact de cette loi ».
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Maintien d’une faible amende
|
| Par
ailleurs, le gouvernement a refusé lors des discussions
au Conseil consultatif d’augmenter le montant des
amendes imposées aux contrevenants. Il a décidé
le maintien d’une faible amende allant d’un minimum
de 30 000 L.E. à un maximum de 1 million de L.E.
« Nous avions proposé un montant qui se situerait
dans une fourchette allant de 50 000 L.E. à 10 millions
de L.E., mais le gouvernement s’y est opposé. Il
a cependant accepté de maintenir l’article portant
sur la suspension des activités des contrevenants
pour une période maximale de trois ans en cas de
récidive », explique Leïla Al-Khawaga. « Mais ce
n’était là qu’une manœuvre de la part du gouvernement.
Car lors des discussions en cours au sein de la
commission économique du Parlement, le gouvernement
a changé de position et proposé d’augmenter le montant
des amendes tout en annulant l’article portant sur
la suspension de l’activité du contrevenant », conclut-elle.
Un avantage de plus pour les investisseurs.
Ce
projet de loi est d’autre part aussi critiqué par
plusieurs économistes parce qu’il n’accorde pas
l’indépendance nécessaire à l’Organisme de protection
de la concurrence et de prohibition du monopole.
En effet, le président de cet organisme est sous
la tutelle du premier ministre. Les membres du conseil
d’administration de l’organisme sont désignés par
le gouvernement. Ce conseil comprendra outre des
ministres, le président de l’Union des industries
et celui de l’Union des chambres de commerce. Pire
encore, l’approbation du ministre en charge est
nécessaire à l’ouverture d’un procès contre tout
contrevenant à la loi. « Ce n’est pas tout, la loi
demeure totalement imprécise sur les délais d’ouverture
des procès contre les contrevenants, de sorte qu’une
compagnie en situation de monopole a tout le temps
de manipuler le marché à sa guise avant que la justice
ne se mette en branle », regrette encore Leïla Al-Khawaga,
qui ajoute que le gouvernement s’est opposé à la
proposition de fixer le délai maximal à trois mois.
C’est
ainsi que la loi sur le monopole a accouché d’un
énième organisme bureaucratique à pouvoir limité.
« La loi ne donne même pas à l’Organisme de protection
de la concurrence et de prohibition du monopole
le droit de fragmenter les activités d’un détenteur
de monopole », souligne Leïla Al-Khawaga.
En
dépit de tout cela, les experts plaident pour une
promulgation rapide d’une loi sur le monopole. «
La loi ne sera pas appliquée immédiatement. On a
besoin de six à sept ans avant qu’elle ne soit mise
en vigueur. Pour savoir si quelqu’un est en situation
dominante, il faudra du temps, car on a besoin d’une
base de données énorme qui n’existe pas encore.
On manque d’informations sur le marché et de cadres
capables d’appliquer la loi », renchérit, de son
côté, Ahmad Ghoneim. Peu surprenant, le gouvernement
bénéficie d’une aide de l’Union européenne consacrée
précisément à ce but, mais il ne l’a jusqu’à maintenant
pas utilisée. |
Marwa
Hussein |
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3 QUESTIONS
A |
Moustapha
Tolba, président
de l’Organisme central égyptien de protection du
consommateur. |
|
Al-Ahram Hebdo : Pensez-vous
que le projet de loi anti-monopole apportera une
atmosphère plus propice à la concurrence ?
Moustapha Tolba
: Sous sa forme actuelle, le projet de loi manque
de précision. Par exemple, on ne comprend pas ce
que signifie le mot « marché ». S’agit-il seulement
du marché local ? D’autres concepts, comme celui
de concurrence, de situation de monopole ne sont
pas explicitement définis par la loi, ce qui laisse
la porte ouverte à beaucoup d’ambiguïtés. De plus,
les sanctions imposées aux membres de l’Organisme
de protection de la concurrence et de prohibition
du monopole, en cas de divulgation d’informations,
ne sont pas sévères et ne combattent pas vraiment
la corruption. Dans le cas où ces points, parmi
tant d’autres, seraient pris en considération, la
loi apportera sans doute un plus à la concurrence.
—
Qu’en est-il du consommateur dans ce projet de loi
?
— Le
projet de loi anti-monopole ne donne aucune marge
de manœuvre aux consommateurs ou aux associations
de protection du consommateur. Il ne nous donne
pas le droit d’intenter des procès en justice contre
les détenteurs de monopole. Les consommateurs, s’ils
sont lésés, n’auront pas droit à des compensations.
De plus, pour poursuivre en justice une quelconque
société, il faut avoir l’approbation du ministre
en charge du secteur dont dépend cette société,
alors que dans de nombreux pays, les associations
de consommateurs ont le droit d’intenter des procès
aux compagnies dont elles estiment avoir été les
victimes. C’est d’ailleurs là le rôle de toute association
de ce type. La loi égyptienne sur l’environnement
a donné aux ONG ce droit, mais il semble que l’expérience
a déplu au gouvernement et il ne veut pas la répéter.
—
Le gouvernement suggère la promulgation d’une loi
à part sur la protection du consommateur. Pensez-vous
bénéficier d’une meilleure marge de manœuvre dans
ce cadre-là ?
— Cette
loi, elle aussi, tarde énormément. Un projet de
loi sur la protection du consommateur existait depuis
l’exercice d’Ahmad Goweili, ex-ministre du Commerce
et de l’Approvisionnement, et nous en sommes encore
à attendre, même s’il faut souligner que le projet
de loi sur la protection du consommateur ne donne
pas plus droit aux associations de poursuivre en
justice les sociétés incriminées. |
Propos
recueillis par
M. H. |
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